Il aura été dit souvent – sur ce site comme sur bien d’autres – combien la profession de masseur-kinésithérapeute est au bord de la crise de nerf et de l’anorexie identitaire, après trente années de dépérissement progressif.
Combien nous ne devons qu’au « travailler toujours plus » et au « baisser notre froc » l’illusion d’optique d’un chiffre d’affaire encore en relative bonne-santé.
Pour ce faire, nous avons troqué notre qualité de vie et nos heures de liberté contre toujours plus de présence à la chaîne du Taylorisme.
Nous avons multiplié notre temps de travail de presque cent pour cent depuis les années 1980 (nous parlons, bien-entendu, de ceux d’entre-nous qui respectons encore « l’esprit » – pour autant qu’elle en ait un – de la NGAP) pour un pouvoir d’achat finalement idoine. Ou bien, de manière plus pragmatique, nous avons « compacté » le chaland jusqu’à l’ersatz de soin, ou pratiqué le D.E. massif et l’électrothérapie pour tous et non-hiérarchisé.
CMU s’abstenir…
Or, je rappelle, pour ceux d’entre-nous qui se seraient égarés sur les chemins du négationnisme, que la CMU ne concerne pas que le Malien profiteur du système, fraîchement descendu de l’avion pour se faire refaire le râtelier aux frais de la Princesse (réalité, hélas, quotidienne) mais parfois une population de vraies souffrances humaines, et qu’il est de notre devoir moral, à l’unisson de la Société, de participer de nos faibles moyens à la soulager.
Nous avons du – et ce ne sont pas nos plus belles lettres de noblesse – abondamment empiéter sur les chasses gardées des dépoileuses d’instituts, nous ravaler au rang des CAP + 2 et sacrifier aux modes insipides et réductrices de « Biba » ou de « Femme Actuelle » pour finalement atteler notre devenir de thérapeutes à la remorque goulue des marchands de fantasmes esthétiques.
Aujourd’hui – et cela en dit long ! – le chiffre d’affaires annuel d’un célèbre équarrisseur de couenne, un croisé de l’hypoderme gommeux (et qui, à mon sens, a davantage perverti « l’esprit » de la profession qu’il ne lui a rendu service) représente à lui seul l’ensemble de ceux de tous les acteurs de matériels du métier réunis. On comprend mieux pourquoi, au GICARE, ses hôtesses d’accueil sont toujours si pimpantes, si court-vêtues, et que le VRP à votre approche a l’œil pétillant, la bave aux lèvres et la chemise immaculée…
Nous avons accepté d’abandonner aux chiens des pans entiers de nos nobles qualifications, domaines pourtant indigènes et originels de notre profession, tels que la podologie, l’ergothérapie, la psychomotricité – et à présent l’ostéopathie – pour devenir, au nom du sacro-saint principe de survie alimentaire, des repasseuses de cellulite ou faire lever la patte à des rombières quinquas au son de la tectonique…
On ne se déplace plus à domicile pour ces sales gosses bronchiteux au bord de l’asphyxie ni l’on ne répond à l’appel au secours de ces jeunes mamans paniquées, ni moins encore pour ces tétras qui marinent dans leurs urines fétides. Trop peu « rentables ». On préfère, bien au chaud dans ses quartiers d’hiver, repasser de long en large de la bourgeoise ou plier à la chaîne des opérations de coiffe…
La chute est cruelle et, finalement, assez humiliante…
Je ne pleure pas la « kinésithérapie » – ou le peu qu’il en reste – elle parviendra toujours, à grands coups d’expédients et de vaseline, à boucler ses fins de mois, mais « l’esprit » déchu de la kinésithérapie.
En ce sens, Pierrot le fou et son EPP (Evaluation des Pratiques Professionnelles) – qui ne sont pourtant pas ma tasse de thé car ayant ouvert la porte aux putrides « référentiels » – ont tout mon respect. Non pas tant pour « l’intelligence » du projet, qui n’en a définitivement aucune, que pour son « esprit » grandiloquent. Et la grandiloquence, c’est le début d’une certaine idée de soi…
Nous avons eu le choix, les syndicats signataires ont eu le choix, à certains moments historiques de notre passé récent, d’enquiller vers la thérapie, la technologie, la noblesse de notre charge, et de devenir des « grands », indépendants de la férule d’Etat. Nous y avons préféré l’avilissement sonnant et trébuchant des sirènes de la commodité…
L’insipide rôle des syndicats « signataires »
Scotchés au fauteuil à la moindre accélération de l’UNCAM (Union des Caisses d’Assurance Maladie) il ne faut pas leur prêter plus d’importance qu’ils n’en ont dans notre faillite. D’ailleurs, ils n’en ont aucune. Gageons que s’ils n’existaient pas – nos syndicats « signataires » qui signent tout (d’où leur nom) – la chose serait très peu différente pour nous, sans aucun doute, car ils n’ont plus la moindre capacité d’opposition face aux déferlantes d’Etat.
On aura lu tout et n’importe quoi sur les raisons de l’impuissance de nos syndicats à savoir faire respecter à minima notre profession par un Pouvoir traditionnellement fort et centralisateur. L’une des inepties les plus courantes est de dire que nous autres, kinésithérapeutes, nous souffrons intrinsèquement d’une sous-représentation syndicale. C’est évidemment faux puisque notre profession est presque deux fois plus syndiquée que la moyenne nationale des autres corps de métier (10% contre 6%). Et, pour une profession libérale, donc de boutiquiers ego-centrés sur leur unique pas-de-porte, c’est plutôt pas si mal…
Nous ne souffrons donc pas d’une sous-représentation syndicale, mais d’une mal-représentation syndicale.
La raison est extrêmement simple et tient en quelques mots : de long-feu nos centrales ne roulent plus pour nous, mais pour elles. Sortes d’électrons autarciques devenus financièrement presque libres du cotisant, usine à pétrodollars, elles n’ont plus qu’un lointain souvenir – un rapport vaguement populiste nécessaire à la « représentativité – avec la défense de la profession.
Etre un syndicat « représentatif et signataire » aujourd’hui, c’est être une entreprise du BTP. On a de l’AGA, de la Formation Continue, de beaux immeubles en plein Paris, et tout plein de salariés et de bouffeurs de jetons de présence à faire vivre au quotidien, et qui espèrent un avenir dans l’Ordre, dernier ascenseur social en vogue.
Or, et là est bien l’enjeu, à trop protester, à trop revendiquer pour le mieux-être de la profession, on risque tout bonnement de ne plus être le chouchou du Prince et – pire encore ! – de sortir de la Convention. Or, sortir de la Convention, c’est dire Macache-Bonnot aux subsides colossaux des budgets de la Santé…
On ne peut donc plus protester. L’Etat – et c’est peu de le dire – tient nos syndicats par les couillettes financières, d’où leur peu de testostérones…
On ne se pose plus la question de savoir si l’on signera ou non le dernier oukase invraisemblable de l’UNCAM, mais si, on le fera plus vite et mieux que « l’autre »…


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