Ce soir-là, en mon échoppe, entre chien et loup, à l’heure où tous les AMK sont gris, je devais rencontrer l’émissaire départemental de l’empaleur de paramédicaux, l’horrifique Comte de TransUncamie, Frédéric Von Requiem.
Autant dire que je serrais grave les fesses.
Je savais que cette créature méphistophélique avait la capacité de réduire mon cabinet en cendre d’un simple souffle ardent ou de construire sur mon pas-de-porte, juste à l’emplacement de mon paillasson, un centre de rééducation pimpant neuf de quinze étages avec piscine olympique et masseuses thaïlandaises en pagne.
Préventivement, j’avais étalé sur mon bureau – bien en vue – tout ce que ma petite panoplie bigote comporte de bimbeloteries ; crucifix, gousse d’ail, eau bénite, pieux en bois…
Par esprit de confraternité (oh ! Le gros mot !) j’avais tenté d’informer de cette visite (peut-être instructive ?) les quelques hobereaux des syndicats locaux. Mais, de toute évidence, en plaine de la Brie, de folklore maraîcher, ne s’impose pas maquignon ni ne s’invite à la foire aux bestiaux qui veut. Tracer seul son sillon en ces terres grasses et argileuses déplait…
Il faut dire – et j’en bats mon poulpe – que j’eus le malheur d’évoquer l’intersyndicale si nécessaire à notre profession, le besoin – devenu salutaire – de savoir enfin s’entendre entre FFMKR et UNION, et mentionné Alizé comme le troisième larron du triumvirat, à présent devenu incontournable et que l’on ne peut plus bouder.
Il est d’ailleurs assez honteux (et significatif) que cette troisième force de représentativité nationale (dont je ne suis pas adhérent, comme d’aucun syndicat, d’ailleurs) n’ait pas été conviée à la manifestation du 10 juin par la FFMKR et l’UNION. Même face à l’intérêt supérieur d’une profession, ces deux syndicats restent incapables de s’asseoir sur leurs susceptibilités claniques, leur course effrénée à la reconduction élective et leur allégeance sans faille aux désidératas d’un Ordre plénipotentiaire.
Désespérant…
Mais, autant parler, chez les betteraviers, du sucre de synthèse…
Curieusement – et ce fut ma première surprise – l’arrivée de l’envoyé ne s’annonça pas par un relent de soufre, le claquement des portes et des fenêtres, une bourrasque décoiffant ma mise en plis, un hululement de chouette, mais par un bête coup de sonnette.
Curieusement encore, la bête UNCAMienne faite homme n’avait ni poils hirsutes, ni canines sanguinolentes, ni mains crochues, mais une adorable chemise jaune beurre, un poil tendance.
« Prudence ! » je me dis « la goule c’est transformée en belle enjôleuse pour mieux te lanterner ! ».
D’un air dégagé, caressant d’un doigt nonchalant le goupillon de ma grenade à défragmentation, je l’écoutais se présenter.
L’homme, indiscutablement, était bougrement sympathique, détendu, souriant. Le genre avec qui on taperait volontiers le ballon (de rouge) un dimanche de barbecue.
Frigo vide, je n’avais plus à disposition de sang de kinés frais, aussi ai-je proposé un café avec sucrettes.
J’ai décidé, en accord avec moi-même d’attaquer en souplesse, au pas de la ballerine singeant la mort du cygne : « Et pourquoi les généralistes, depuis 1998, ont vu leurs consultations augmenter de 32.7% alors que nous, les nikés, c’est que nife, ras la motte, double-zéro la-tête à Toto, foutage de gueule & Co ? »…
Là encore, je fus déboussolé ; pas de langue fourchue ni de bois : « Parce que vous représentez peau de balle sur le plan politique. Les médecins trustent l’Assemblée National, le gouvernement, le Sénat. Ils sont de toutes les commissions, de tous les budgets. Vous, paramédicaux, vous n’êtes nulle part ». Et, non content de cette analyse au cordeau, il précise : « De plus, dans les commissions, ce sont souvent de vieux médecins, sans plus de rapport aucun avec le métier. Ils ne vous apprécient guère, les kinés. Votre image est très dégradée. A leurs yeux – donc aux yeux de Frédéric qui les entend – vous êtres une paramédecine secondaire, un luxe dispendieux et peu indispensable en ces temps de disettes économiques ».
Je sentais l’homme cruellement sincère.
« Gasp ! » je réponds en m’étranglant « mais quoi faire, alors ? »…
« Faire du lobbying politique » dit-il en toute simplicité. Comme s’il suffisait de décrocher le combiné pour boire un coup avec Bernard Debré…
J’ajoute alors : « Je ne suis pas sociologue, ni politologue, ni je n’ai surtout l’intelligence et l’intégrité intellectuelle d’un Alain Minc, il ne m’appartient donc pas de décider au nom de tous s’il est plus juste qu’un vieux vive plus riche ou plus boiteux, si l’on doit privilégier sa retraite davantage que sa PTH – c’est un choix de Société – mais, en revanche, je voudrais bien expliquer aux jeunes de la profession vers quel avenir ils tendent et vers quoi ils s’engagent ? S’ils gagneront dans l’avenir 3 000 ou 4000 euros par mois ou le SMIC/horaire ? L’on ne peut pas entretenir 65 000 kinésithérapeutes, soit 200 000 ayants droit (avec leurs familles), dans le flou artistique de manière sempiternelle et un brin désinvolte à leur égard. À quelle sauce va-t-on être mangés, nous les kinés, afin que l’on s’y prépare ? Il n’y a pas meilleure vertu que la vérité. Je rappelle, pour exemple, que « l’optique » est pratiquement déremboursée depuis des décennies et que, malgré cela – car elle a su très vite sur quel pied danser – elle comporte aujourd’hui moult millionnaires, tels les Aflelou à que c’est le coucou…
Alors, dans la foulée, différents thèmes sulfureux sont débattus, et je rends grâce à la sincérité du propos et à l’élégance du personnage de ne pas m’avoir trop pris pour un schtroumpf :
- « Vous allez, inéluctablement – telles les cliniques – vers la forfaitisation par pathologie. Et les référentiels opposables en sont le premier acte, le pissenlit qui cache le mammouth. Une prothèse de hanche ce sera « tant », qu’importe le nombre de séances qu’il vous faudra pour résoudre ou non le challenge. À vous de vous démerder dans l’enveloppe ».
- « Vous subirez, en parallèle, le déremboursement progressif de votre nomenclature. Quitte aux mutuelles de savoir ou non faire la soudure ».
- « Vous vous précipitez – et c’est à l’ordre du jour de ce mois-ci – vers la sectorisation. Vous ne vous installerez plus où bon vous semble, mais en vertu d’un POS (plan d’occupation des sols) médical. Nous hésitons encore entre une méthode « coercitive » ou « incitative ».
« C’est l’hallali alors là ? » je dis.
« C’est pas les cotillons, en tout les cas » qu’il me répond.
Je dis encore : « C’est bien triste que tout cela, les bossus, les pieds-bots, les tordus de tous poils, les brouteurs cyphotiques de gazon, ont presque disparu de nos paysages urbains et champêtres grâce à la kinésithérapie… ».
Il argumente, fort à propos : « Certes, mais vous ne savez pas en faire la promotion ni investir le Pouvoir. A l’heure de la grande distribution du fromage budgétaire, vous vous faites petite souris et régulièrement coiffer à la tapette par les gros rats généralistes ».
Soudain, un ange – genre sumotori élevé aux grains fermiers – passe. Je me dis que l’homme en face de moi n’est en rien le démon Uncamien que l’on m’a syndico-décrit, mais un pur ersatz – plutôt humain et compatissant d’ailleurs – de la Société en laquelle nous surnageons tous comme des poissons atones, ventre au clair de lune. Une Société où le « juste » s’incline devant les réseaux d’intérêts corporatifs, où le « vrai » ne le devient que dans le rapport de force frontal, la paire de baffes, jamais dans la Sagesse, où – pourtant à mille années-lumières du chasseur-cueilleur – le balaise à grosse massue poursuit de l’emporter sur le rachitique.
De toute évidence, il n’y a pas d’intérêt « supérieur ». Ni davantage de lucidité « éclairée ». Encore moins de « conscience » collective. Et quoi dire d’une quelconque « politique de Santé » ?
Chacun barre à vue son petit esquif clanique en fonction des avis de tempête…
Nous pouvons regretter, évidemment, que nos syndicats représentatifs n’aient pas pris la mesure de ce réalisme social, de leur petitesse, de leur innocuité gouvernementale. Qu’ils poursuivent de s’interloquer, comme la vierge chrétienne va aux lions dans l’arène romaine, du mépris que l’on nous sert en apéricubes aux tisaneries de l’UNCAM.
Hélas, en ce monde si peu évolutif, qui se voudrait pourtant si « égalitaire » et si « civilisé », la seule réponse pour le gueux semble être, toujours et encore, dans la rue et dans ses barricades. Comme en 1789.
Rien de neuf sous le Roi-Soleil, de retour en ses appartements.
La kinésithérapie, car sa représentativité politique est quasi-nulle, car ses syndicats sont des bigornes fratricides, car leur capacité est insignifiante à contrarier en quoi que ce soit les desseins de l’État, car nous avons une âme crasse de paramédicaux empêtrés dans sa vassalisation, car nous sommes les chantres de l’individualisme, va à vau-l’eau. Nous finirons tous manuts à trois kopecks de l’heure, c’est une certitude et une question d’années.
Non pas que cela soit juste, ni que l’on puisse en conclure à une quelconque réalité sociologique ou technologique, mais parce que c’est ainsi en ce monde de prédateurs.
Nous ne sommes, selon le principe darwinien, pas viables, car de niche écologique subalterne.


Chargement ...



Pourquoi un ordre à votre avis ? Un nombre non négligeable de kinés ont été formés dans les syndicats (qu’un merci leur soit rendu…) mais savent qu’il faut y associer des discussions plus politiques, d’égal à égal avec les autres professions de santé. A nous d’apprendre les règles de ce jeu et de gagner pour l’ensemble de la profession.
Erril
Très drôle/cynique. Et juste.