C’est avec un certain amusement (car, de longue date, nous avons dépassé le stade de la consternation) que nous avons suivi les tribulations de nos joueurs de l’équipe de France de football en Afrique du Sud.
Non pas tant du fait de leur piètre prestation sur le terrain (que nous n’appellerons pas une contre-performance puisque, en toute honnêteté, personne ne pouvait se faire la moindre illusion sur la qualité de leur jeu) qu’en raison de l’environnement médiatico-politique qui, comme la mouche du coche, n’eut de cesse que de leur tourner la truffe au vinaigre.
La presse, toujours à la recherche d’un bon samaritain à lyncher en place de Grève, s’en est donnée à cœur joie. L’os Domenech était bien trop goûteux à ronger.
De leur côté, les politiques – qui, en ce mois de juin, n’avaient certainement pas d’autres dossiers plus brûlants à traiter, par exemple celui des retraites – sont (un poil opportunément ?) sortis de leur réserve pour sonner l’hallali et la mise à mort de la bête footballistique. De Rama Yade à Roselyne, tout le corpus gouvernemental, en rang d’oignons, y a été de sa petite banderille assassine.
Durant quinze jours, ça a été, en toute aumône et hosties populistes, la curée, le bénitier de tout ce que notre hexagone brasse de basses frustrations et de pensées sordides.
Il est vrai – et cela fait grand frais dans la fraction de nos concitoyens xénophobes – qu’il n’y a pas beaucoup de « blancs » dans cette équipe que certains souhaiteraient non tri, mais monocolore. Mais c’est ainsi lorsque l’Histoire de France s’inscrit – et s’est enrichie – séculairement dans la colonisation et poursuit de mener aujourd’hui une politique africaine et DOM-TOM de premier plan. Nous devrions – tout du moins selon l’avis de votre humble serviteur – nous enorgueillir de pouvoir montrer ainsi au monde entier que la France est un pays d’intégration et d’avancées sociales, car l’intégration, donc la mondialisation, donc la capacité à savoir s’enrichir de la culture de « l’autre », c’est – qu’on le veuille ou non – l’inéluctable avenir.
Je suppose (mais je n’y connais rien en football) que si un Alsacien courait plus vite qu’un Martiniquais après un ballon, il y en aurait davantage en équipe de France ?…
Les joueurs ne chantent pas la Marseillaise ! Vrai encore. Mais ce n’est en aucun cas la faillite de l’équipe de France de football, mais celle du système éducatif de toute une Nation, où l’on n’enseigne plus (car trop ringard) l’éducation civique aux enfants, où l’on peut se permettre en toute impunité d’insulter un prof en classe, où le « nationalisme » (non pas en tant que rabougrissement sur soi-même, mais par cohésion sociale et historique) sont vécus comme une valeur méprisable par une certaine bourgeoisie bobo des beaux quartiers, où, aimer les couleurs et les valeurs hexagonales, celles de la démocratie, de l’intégration, de la liberté d’être et de paraître, est vécu comme secondaire.
Tandis que le chinois, réfugié politique et récemment nationalisé américain, est fier de clamer à tue-tête l’hymne de l’Oncle Sam pour le remercier de lui offrir liberté et protection, en France, dans le cercle des beaux penseurs, l’identique semblerait indécent.
Bien sûr, Nicolas (Anelka) que c’est maladroit de dire « va te faire foutre, sale fils de pute ! » à son entraîneur. Mais lorsque, en un autre temps, autre lieu, un autre Nicolas – président de la République celui-là – s’adresse à l’ouvrier en un fracassant et médiatique « casse-toi, pauvre con ! », s’étonner de quoi, alors ? Qui est le mauvais exemple à suivre pour la jeunesse de ce pays ? Le petit footballeur ou cet autre personnage, sensé être la plus grande vertu morale et représentative de la Nation ?
Lorsque l’on voit ce même Nicolas/président, jouant à présent les vierges prudes, envoyer au charbon Madame Rose pour bachoter une pathétique et condescendante leçon de morale aux joueurs tricolores, appelant ces grands gaillards en short « nos enfants » et les serrant sur son sein hypocritement maternel pour mieux les étouffer, on frise le ridicule. L’équipe de France a-t-elle envoyé un lampiste des basses œuvres pour demander à Sarko de savoir châtier son langage en public ?
Bien sûr, les joueurs ont fait la grève des terrains une journée (la belle affaire chez ces athlètes surentraînés !) pour marquer leur désapprobation (que nous noterons, au passage, unanime) envers l’expulsion définitive d’Anelka de l’équipe de France. Expulsion jugée par tous comme trop sévère. Pourquoi, parce que footballeurs, n’auraient-ils pas le droit (constitutionnel) d’avoir des états d’âme, d’exprimer leur désaccord face à ce qu’ils ont vécu collectivement comme un abus, alors que, depuis des décennies et au moindre pet de travers, le cheminot paralyse et emmerde sans vergogne la France entière durant des semaines ? Qu’il est impossible de prévoir un départ en vacances sans tomber sur une sempiternelle grève des aiguilleurs du ciel ou des pilotes de ligne, autre genre de « starlettes » surpayées et d’enfants gâtés du système ?
Et, soudainement, sous nos yeux horrifiés, l’on découvre que l’on a porté aux pinacles, érigé en valeurs éthiques, faisant à présent office de vertu cathodique et de repère sociétal pour tout un peuple, une activité humaine subalterne, un sport, le football, où une bande de post-ados en short courent comme des dératés après une balle de cuir…
Et, lorsque les intellos s’en mêlent, s’encanaillant grassement avec les gosses des cités comme on fumerait en cachette un pétard de Marie-Jeanne dans les toilettes de l’ENA, c’est la fin des zaricots. Même Francis Huster aime le football, c’est tout dire…
Les jeux du cirque. Du pain, du vin et des luttes de sang dans l’arène romaine pour faire oublier au peuple que le peuple crève de faim. Rien de nouveau sous le sommeil…
Alors, l’on fait reposer sur les frêles épaules d’une équipe de millionnaires, de gosses capricieux, car lourdés, car sans repère, car désocialisés, car d’extraction identitaire souvent complexe, car la plus part du temps sans instruction faute d’avoir quitté l’école à quatorze ans afin de satisfaire aux exigences d’un sport de haut niveau, le Graal de la déontologie nationale. Et l’on s’étonne du résultat ?
Va-t-on devoir instituer un « Ordre » des footballeurs ? En ce cas, nous autres, kinésithérapeutes, assurément nous en avons un, tout prêt et parfaitement superfétatoire, à leur refourguer illico.
Pour autant, et pour peu que l’on désacralise un brin le sujet, il n’y a aucun mystère ni étonnement à avoir envers ce qu’il vient de se passer pour eux (et je dis bien pour « eux », non pour « nous ») en Afrique du Sud. Le monde du football – sorte d’OVNI luxuriant et électron libre au sein des fédérations sportives – est vérolé depuis fort longtemps par l’argent, les luttes de pouvoir intestines, les magouilles (et cela n’est pas sans rappeler un Ordre auquel nous faisions référence quelques lignes plus haut). Renié Domenech – ô, pardon ! Raymond ! – l’entraîneur national des bleus, est un homme dont personne n’ignore l’incompétence. Changeant, confus, psychorigide, imprévisible, incapable de fédérer le respect et la sympathie. Ce n’est pas tant sur « l’homme Domenech » qu’il faut s’interroger, mais sur le système et les raisons qui l’ont maintenu en place depuis des années.
Ces pauvres gosses en maillots bleus, souvent d’extraction modeste, je ne doute pas une seconde qu’ils avaient les yeux qui brillent à l’idée de nous représenter, de représenter la France en Afrique du Sud… avant. Avant que la presse et des politiciens opportunistes, eux-mêmes souvent en manque de popularité, ne leur tombent dessus à bras raccourcis et fassent leur gloire sur leur misère.
Aujourd’hui, pour beaucoup de ces joueurs, pour leur entraîneur, les plaies seront longues à cicatriser, si seulement elles cicatrisent un jour. Beaucoup de carrières internationales s’arrêteront là. Leur erreur ? Avoir été au mauvais endroit au mauvais moment et s’être vu, de manière tout à fait improbable, investis d’une mission sacrificielle et portés par tout un peuple aux premières lignes d’une conflagration qui les dépasse ; rendre à un pays démoralisé par des années de crise sociale, économique et identitaire, un semblant de joie de vivre.
Alors, Raymond, sans doute bien désabusé, si je peux te donner un conseil, n’endosse pas pour toi seul le fardeau des autres. « Ils » ont mis leur petite pierre dans ton jardin, pauvre cendre de conséquence, car tu es le bouc émissaire tout désigné, la vierge chrétienne dans l’arène. Durant ce temps, et dans un silence d’église, tandis qu’ « ils » te jettent en pâture aux médias et à la vindicte populaire, « ils » sont en train de saborder nos retraites.
A bien y regarder, je n’aperçois pas tant dans ce micro-événement Sud Africain, ce double-zéro d’après virgule que l’on tente de nous présenter comme un Hiroshima socio-économique, un séisme culturel, le naufrage de l’image à l’export d’une Nation, que celui d’une certaine presse et d’une certaine politique d’État, les deux se rejoignant sans dignité aucune dans un populisme crasse et fédérateur de bas étage.
Le football est et – souhaitons-le – restera, un jeu. Le journalisme (donc l’information), à fortiori la politique, eux, ne devraient pas l’être.
Effectivement, ce soir, j’ai honte de l’image projetée de la France en Afrique du Sud, mais je ne suis pas certain que cela soit lié au football. Il y avait, en ces terres de Mandela, en ce haut lieu de la victoire de la raison sur la bêtise raciste, un rang moral, une attitude digne à savoir tenir. Et, ce rendez-vous, en aucun cas footballistique mais humaniste, nous l’avons manqué les deux pieds dans le plat. C’est bien cela le drame. Car, au cœur de cette immense liesse populaire d’au-delà les frontières, s’il est une image d’apartheid – et une seule – que je retiens, c’est bien celle de la France, qui a été, en ce lieu prophétique de l’intelligence et du cœur, laver son linge sale aux vues et au su du monde entier, de manière détestable.
En quinze jours, j’ai entendu vomir sans tarir sur notre équipe de football, j’ai vu ces pitres de la politique faire leur numéro de claquettes populistes, les journalistes, les consultants de tous poils, goguenards, faire mousser leur science et leur personne à longueur d’antenne, mais, pas une fois – pas une seule fois ! – je n’ai entendu prononcer le nom de Mandela…
Je suis déconcerté.
Et dire que je croyais avoir tout vu, avec les syndicats de la kinésithérapie…






