Foin de grand discours, il convient parfois d’être simple pour faire entendre clairement comment, depuis 1998, l’État conduit à grands coups de non-réévaluation le génocide programmé de la profession de masseur-kinésithérapeute, vécue comme secondaire et non plus alternative (ou auxiliaire, si l’on préfère) de la médecine.
Une déliquescence voulue, budgétisée, et menée tambour battant par les gouvernances successives depuis plus de onze ans, et contre laquelle, loin de savoir l’endiguer, nos syndicats représentatifs poursuivent de pratiquer la politique de l’autruche signataire, la minauderie contestataire, et le double langage électoraliste, afin de sauvegarder leurs séants mandatés et leurs échoppes en berne.
Le dévoiement caractérisé d’un Ordre des kinésithérapeutes de sa mission première, chassant bien loin de ses terres originelles, et vécu par les intéressés comme le nouvel hygiaphone et plan de carrière syndical, n’a en rien arrangé les choses, mais, au contraire, nous précipite, plus grand-train que jamais, vers le chaos. Car, loin de participer au renouveau et à la promotion de la profession, l’Ordre polit jusqu’à l’inaudible le discours syndical et tétanise l’oligarchie protestataire. Tout président ou membre honoraire d’une quelconque centrale qui s’aventurerait à tenir le discours ici présent se verrait (ou s’est vu, car nous parlons, hélas, par empirisme) immédiatement reconduit au ban de toute promotion ordinale, et donc, par voie d’inféodation, syndicale.
Personne, à ce jour, ne peut prétendre jouer un rôle de premier plan dans l’un de nos deux syndicats signataires (FFMKR et UNION) si ses intérêts ne sont pas en relation ad hoc avec ceux de l’Ordre, ou si, pour le moins, il ne sait pas tenir sa langue. Ceux qui prétendent le contraire sont de fieffés populistes.
Des chiffres sans appel
1980 (AMM) = 7.10 francs
1983 = 10 f
1986 = 10.95 f
1991 = 11.55 f
1994 (AMK) = 12,50 f
1995 = 12.75 f
1997 = 13.00 f
1998 = 13.30 f
1999 = 2.04 eus (soit 13.38 f)
2010 = 2.04 eus (soit 13.38 f)
Évolution du tarif de la consultation du médecin généraliste
1998 = 17.53 eus (moyenne pondérée de l’année)
2010 (juin) = 23 eus
Soit une augmentation de 31,2 % en 12 ans. Pour autant leurs syndicats, s’estimant toujours floués, ne décolèrent pas et enchaînent grève sur grève, tant des cabinets de ville que des services hospitaliers, collant une vigoureuse pression au gouvernement. Ce dernier, de son propre aveu, déclare avoir perdu le scrutin régional 2010 par la fuite de son socle électoral traditionnel, paysannerie et médical (pas paramédical ?) et assure (avec perspicacité) qu’il lui faudra « lâcher du lest » s’il ne veut pas reprendre une fessouillette aux élections présidentielles.
Voilà ce qui s’appelle savoir faire entendre sa voix. Voilà ce que sont des syndicats lorsqu’ils se préoccupent davantage de la défense de leur profession que de leurs intérêts de castes mandatées ou de leur prochaine réélection.
Si nous avions des syndicats aussi combatifs, aussi clairvoyants, que ceux de nos amis médecins, et que nous avions suivi leur exemple et l’évolution de leurs honoraires depuis 1998, notre lettre-clé serait à 17.05 euros.
Valeurs de l’indice des prix à la consommation, métropole et DOM (base 100 en 1998)
Durant ce temps le coût de la vie, lui, poursuit son échappée belle, « décrochant » inexorablement au train le peloton des masseurs-kinésithérapeutes hors d’haleine, relégués peu à peu des classes moyennes-supérieures aux classes moyennes-moyennes, puis, pour très bientôt, inférieures.
Janvier 1999 = 99.7
Février 2010 = 120.36
(Référence INSEE)
20.66 %, c’est donc la baisse réelle du pouvoir d’achat du kinésithérapeute (à qualité et à temps de travail égaux) depuis 1999. Et quoi dire depuis 1980 ?…
Adieu donc veaux, vaches, cochons, couvées, et vacances aux Antilles qui, toujours, s’éloignent un peu plus chaque jour de nos escarcelles…
Notons pour exemple (mais, évidemment, c’est un exemple purement fortuit) qu’en 1990 il fallait 215.072 AMK pour payer la cotisation retraite de la CARPIMKO, en 2000 il en faut 457.412 pour régler ladite contribution. Et tout cela bien avant (2008) que Nicolaï 1er fasse main basse sur notre ASV (avantage social vieillesse) et donc sur 20% de nos retraites, aux « points » vendus à présent au prix du kilo de caviar…
Nous comprenons bien que l’enjeu de la kinésithérapie, sa survivance aujourd’hui, n’est plus tant dans la fioriture, les subtilités philistines de gentilhommières, le pince-doigt rince-nez, ni uniquement (nous disons bien, uniquement) dans l’évolution de nos connaissances et de nos pratiques professionnelles – dont l’État se moque comme de son premier mandat – que dans la barricade de rue (vision imagée, bien sûr ?) et la préservation maquisarde contre l’oppresseur, le hussard gouvernemental sans foi ni loi, ni surtout sans limite décente. Car – et comment cela peut-il échapper ? – encore dix années de ce régime drastique où nous serons pris pour les bananes, et ce sera la sortie de route pour la moitié de notre cheptel masseur, où – si nous travaillons tous encore – cela se fera peu ou prou au SMIC/horaire, pour finir avec des retraites de mendigotes…
Le véritable problème, c’est que la politique de notre profession est menée – et donc conceptualisée – par des tempes grises ayant trusté – voir créé de toutes pièces en sur-mesure – les mandatures et les postes honorifiques, qui ont amassé depuis des lustres leurs petites cacahouètes, et trouvé de longue date leur rocking-chair au soleil. Lorsque nous voyons les émoluments versés au quarteron ordinal – assez honteux, il faut dire – nous ne pouvons décemment pas nous inquiéter pour leur avenir, mais davantage pour le nôtre, car, comment imaginer une seconde que ces hauts dignitaires souhaitent bouleverser le système, un système qui leur sert la messe ?
Cependant, personne, semble-t-il, ne se place du point de vue du primodiplômé, et des terres sinistrées que nous lui laisserons en partant, en guise de profession.
Mais cela, cet « après moi, le déluge », est inscrit dans le génome humain. Il en est également ainsi, sur un plan plus sociétal, de la planète « bleue » que nous abandonnons en héritage à nos enfants…
L’enjeu d’un syndicat digne de ce nom, aujourd’hui, ne devrait plus tant être dans ses sempiternelles querelles de clocher intracorporatif, ou avec le frère ennemi ostéopathe, ou qui sais-je encore ? Ni dans sa dévotion amblyope, son obséquiosité face à un Ordre plénipotentiaire et superfétatoire, ni encore dans toutes ces niaiseries grandiloquentes d’une para-grenouille qui voudrait se souffler plus grosse que le bœuf médical
mais dans le fait d’assumer pleinement et fièrement son statut d’auxiliaire médical et qu’on intègre enfin l’information que la survie de la kinésithérapie réside en sa seule, immédiate, et très conséquente réévaluation financière, sans contre-partie autre que celle du respect dû à une profession – aux praticiens tant qu’à leurs ayants droit patients – et aux engagements conventionnels, foulés aux pieds par l’État depuis plus de vingt ans, sans la moindre vergogne.
Que l’on ne peut pas poursuivre plus avant de brader notre vertu déontologique, jouer incessamment border-ligne avec les souplesses de la NGAP, abaisser le curseur de notre qualité de travail, ni le temps unitaire consacré au patient, sous la pression monétaire, pour parvenir encore à faire la farce d’un chiffre d’affaires qui nous fuit par tous les pores de la peau, sans devenir ce que l’on nous reproche déjà d’être ; une para médecine de moindre aptitude. D’autant – et comment cela ne crépite-t-il pas en lettres de feu dans les cervelles syndicales ? – que les référentiels kinés, dans leur limitation draconienne du nombre des séances prescrites, frappent à notre porte et se font chaque jour plus pressants à notre seuil.
Annexée à la dévalorisation sans précédent (où à la stagnation, si l’on préfère) de la valeur de l’AMK, la chute drastique des prescriptions est en chemin. Effondrement du taux horaire, de la quotité de travail à se partager ; la chandelle de nos revenus est donc brûlée par les deux bouts, et le soi-disant vil rongeur des budgets médicaux que nous sommes est dans la souricière. Comment croire encore, à moins d’être d’une naïveté baroque, que la prochaine décennie ne sonnera pas le glas de notre profession ? Comment tant d’insouciance ? De discours insipides et lénifiants ? Pense-t-on sortir, à la dernière minute, un lapin du chapeau ? Il a intérêt à être maous, le lapin…
Pourtant, à la lecture des éditoriaux courants de nos syndicats représentatifs et signataires, des blogs, des sites, ou des UNES officiels, l’on est véritablement abasourdis par le discours analgésique, décentré, volatil, presque résigné, où, à de très rares exceptions près, l’on aborde qu’épisodiquement ce scandale du gel de nos honoraires, de son impact délétère sur notre qualité de travail et sur l’avenir – à très court terme – du professionnel. Et quid des solutions à y apporter ? C’est la grande braderie du y’a qu’à faut qu’on…
Et si, par taquinerie, l’on interroge ces syndicats sur leur impotence structurelle et bientôt bidécennale à savoir enrayer la faillite programmée d’une profession, l’on nous pondra que l’État est méchant, que la crise est mondiale, que le kinésithérapeute est individualiste et peu mobilisable, qu’il faut réévaluer nos compétences et faire mousser nos mérites à la Trudello-sauce de la rédemption technologique, de préférence anglo-saxonne dans le texte. Bref, devenir les BACS +12 du massage au reblochon…
Pour autant, l’on ne percute pas une seconde qu’en fait d’être syndicat prétendument « représentatif », de belle lurette on ne l’est plus que dans son pré carré. Qu’au mieux (FFMKR), on enrégimente 2 à 3% de la population active. Qu’il y a long feu que le professionnel, lassé de la danse des voiles et des effets de manche creux et sans lendemain, a décroché d’un discours déconnecté des réalités de terrain et – ce qui est sans doute plus grave – vécu comme fataliste. Que l’on y croit plus. L’on en est même à imaginer un syndicalisme cotisant obligatoire pour tous et non hiérarchisé (loi HTPS) tant la déroute des centrales « représentatives » est patente !
Pourtant, messieurs-dames les présidents de centrales, comment faisaient vos aîné(e)s en politique pour avoir su, eux – et en des années tout aussi rudes – maintenir, tant bien que mal, le cap de notre reconnaissance sociale et de nos honoraires ? Qu’avaient-ils de plus qui, d’évidence, vous échappe ?
Comment s’étonner alors de la débandade généralisée des marins d’eau douce du Titanic syndical vers le torpilleur ordinal et ses canots de sauvetage douillets à souhait, avec jetons de présence dorés sur tronche?
Le mythe du « petit toubib »
Nous éprouvons le plus grand respect – tout du moins une saine curiosité – pour ces doux rêveurs, ces Pierrots de la lune, qui fomentent l’idée abscondoïde que la réévaluation financière de la profession passera par sa « rédemption technologique » et son « mieux savoir-faire ». Que c’est à cause de notre incurie technique que nous sommes si mal (et de plus en plus mal) rémunérés. Nous opposerons, à notre sens, qu’elle passera davantage par son « mieux le faire savoir », et nous pensons tout particulièrement à notre mécontentement et aux moyens de le faire entendre.
Comment ne pas trouver ces têtes bien pleines (sans doute déprimées d’avoir loupé médecine et souvent satellites obséquieux de la HAS ?) un brin candides et dangereuses pour notre avenir collectif ?
Candides, car pourquoi aurions-nous brusquement « décroché » de nos compétences depuis 1999, justifiant en cela le gel de nos honoraires ?
Candides, car le médecin généraliste, de son coté, a-t-il fait démonstration d’une telle « rédemption technologique » qu’il a su, contrairement à nous, se faire augmenter de 31.2 % en 12 ans ?…
Candides, car comment imaginer une seconde que l’État n’empochera pas, en toute duplicité, les bénéfices d’une profession toujours mieux formée, hypercontrôlée, et encore plus sous le boisseau, sans oublier pieusement de verser au dossier le moindre fifrelin ? Avons-nous (l’a-t-on seulement réclamé ?) le plus minimaliste engagement signataire de la part de l’UNCAM ou la certitude qu’une nouvelle sueur de notre part (EPP, référentiels) sera payée de retour ? Aucun ! Et, en langage UNCAMien, aucun, veut dire jamais…
Zéro la tête à Toto ! Tru-Tru, notre petit physiothérapeute anglo-saxon à nous, si, par inconséquence, l’on te suivait dans ton argumentation, tu nous ferais bosser toujours plus, comme des forçats, pour pas un kopeck en prime. Aujourd’hui, usant de ta position avantageuse à la HAS, tu conduis au pas de charge la profession vers toujours plus de devoirs, sans jamais réclamer ses droits ; voilà bien la limite de ton raisonnement et la raison de ton divorce intellectuel d’avec tes pairs.
Dangereux, car ces petits Jésus-Christ de la mano-technologie, loin de mettre l’accent sur la genèse véritable de la déliquescence de la masso-kinésithérapie (la pusillanimité de nos syndicats signataires depuis quinze ans et – ce qui va de pair – leur faiblesse représentative) sont l’arbre qui cache la forêt et qui dispersent les énergies contestataires en entretenant la folklorique idée (mais – pire que cela ! – la disséminent au plus haut niveau de l’État et font ainsi son jeu) que c’est à cause de cette soi-disant « médiocrité ambiante », dont ils nous rebattent les oreilles à longueur d’éditoriaux, que la kinésithérapie mérite son sort de va-nu-pieds.
Souhaiter l’évolution technique et morale d’une profession est sensé, même visionnaire.
Avancer l’idée que c’est par ce biais qu’elle a perdu (mais recouvrera ?) un statut financier et social de qualité, c’est à la fois naïf, dangereux (car offrant le flanc à nos ennemis et le bâton pour nous faire battre), et surtout méconnaître profondément les rouages du Pouvoir et de l’Économie.
Un plombier qui prend 50 euros par déplacement (contre 4 euros pour nous) n’a pas une plus grosse cylindrée ni ne paye l’essence plus cher ; il n’a juste pas l’UNCAM sur le rade. Nous conceptualisons alors qu’un salaire, dans son grand ensemble, ne dépend pas uniquement du nombre d’années d’études.
Aujourd’hui, la seule manière de retrouver un statut affaibli par quinze années d’incompétences et de veuleries signataires, de dérobades face à l’État, c’est de repenser en profondeur le syndicalisme de la profession, de le rendre derechef attractif, charismatique et redouté, en plaçant à sa tête des personnes lucides et combattives, mais – surtout ! – dés engoncés des sirènes carriéristes ordinales. Également, que l’on cesse de s’autoflageller, de faire son petit chemin de croix, en se décrivant à qui veut l’entendre comme une profession de seconde zone qui mérite, par voie de conséquences, d’être sous-payée. Car cela ne tombe assurément pas dans l’oreille d’un sourd UNCAMien…
Nous sommes compétents, bien au-delà de la valeur actuelle de notre AMK. Seuls nos émissaires syndicaux et « notre » Ordre, par leur comportement poltron, laissent entendre, et laissent faire entendre, que nous ne le sommes pas.
La déroute de notre profession n’est pas tant celle de notre « savoir-faire », que celle de notre incapacité à le « faire savoir ». Allons-nous poursuivre longtemps encore cette politique syndicale suicidaire, ou l’autruche va-t-elle enfin montrer les dents ?





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