À la lecture du projet de loi du 24 février 2010 portant sur diverses dispositions relatives à l’ostéopathie et à la chiropraxie, présenté à la présidence de l’Assemblée nationale et porté par un nombre assez (in)conséquent de députés, il apparaît un essai littéraire mal transformé, une notable confusion des genres, une diabolisation à peine voilée du kinésithérapeute qui – le vilain ! – tenterait de s’émanciper de sa condition crasse de paramédical et, évidemment – un grand classique du genre conservateur – l’on y secoue le spectre de la terreur, du chaos, de l’anarchie, et des barbares en blouses blanches lâchés sur les populations.
Projet de loi pour l’ostéopathie et la chiropraxie
Pour autant, à mesure qu’on lit entre les lignes, il est symptomatique dans ce texte, tout à la gloire du « Dr en quelque chose » – médecin, sage-femme, et même cette petite cocasserie du chirurgien-dentiste et du pharmacien – que le kinésithérapeute est « l’ennemi » indicible à abattre. Celui par qui l’ostéopathie ne doit pas passer.
Le haro contre l’ostéopathe « non médical », rebaptisé pour la cause « ostéopathe non professionnel de santé » – bonjour la pub incitative sur les plaques ! – n’est qu’un rideau de fumée, dont personne n’est dupe, et derrière lequel on aime à voiler des intentions plus insidieuses et plus coercitives, que l’on souhaiterait voir s’appliquer à terme – de manière plus large – à tous non-médecins, et particulièrement aux kinésithérapeutes.
Bien entendu, pesant de tout son poids « doctoral », l’on agite à tort et à travers le « principe de précaution » si chers à nos amis médecins dès l’instant qu’ils ne veulent pas partager un fromage trop goûteux. Et, l’ostéopathie, est un fromage l’on ne peut plus goûteux…
En une époque plus sombre, vers les années 80-90, les laboratoires pharmaceutiques et leurs colossaux dividendes financiers, craignant la propagation d’une médecine non médicamenteuse, avaient déjà pratiqué de la sorte l’ostracisme, trouvant champions dans les rangs doctoraux pour défendre leur « cause », forcément humaniste et désintéressée. Une époque où l’on traînait sans vergogne l’ostéopathe non médecin devant les tribunaux, et où l’on réclamait sa tête et sa destitution publique en place de Grève, le tout – avocats y compris – financé par la manne chimique, oubliant au passage de se souvenir que l’ostéopathie a été importée en France, et enseignée aux omnipraticiens, par des kinésithérapeutes. Que, sans le kiné, le médecin d’aujourd’hui, à la traîne du corpus mondial, ne saurait toujours rien d’une lésion de premier degré de L5 ou d’un side bending rotation.
Curieusement, un certain député Debré était déjà en tête de liste des parapheurs anti-kinés. Entêtement, quand tu nous tiens…
Kiné-ostéo : la bête noire
L’on peut s’interroger sur les raisons qui poussent nos amis médecins – en notable antinomie avec tant de pays européens, forcément stupides et rétrogrades – à vouloir interdire à tout prix, même à celui des pieux mensonges et des salades députatives, la pratique de l’ostéopathie aux non-médecins et, par voie de conséquence (puisque telle est la cible réelle), aux kinésithérapeutes. La réponse est limpide ; c’est parce qu’ils flippent grave de perdre leur goûteux fromage, et que leurs compétences ne se suffisent pas à elles-mêmes pour lâcher au train le peloton des morpions paramédicaux.
A l’évidence, tant dans son avènement en France vers la fin des années 1960, que dans sa primo-initiation aux médecins, ou dans sa pratique quotidienne, l’ostéopathie « made in kiné » truste le marché. Le médecin, alors, ne sait plus jouer que de son influence de prédateur médical en haut de chaîne alimentaire, de ses relations politiques, pour interdite la « concurrence ». En vérité, il est un très mauvais perdant, du genre qui vous tire cinq as de sa manche car il a une mauvaise main…
Maintenant, dans un esprit qui se voudrait magnanime, faire mine d’autoriser aux sage-femmes, aux dentistes ou aux pharmaciens (quid d’ailleurs des vétérinaires?) la pratique de l’ostéopathie, c’est la jouer grands seigneurs à moindres frais. Car nous doutons fortement que l’officine d’à côté ou l’équarrisseur de tartre fassent un jour de l’ombre ostéopathique à nos amis médecins…
Nous, kinésithérapeutes, assurément.
En finalité, l’on nous prend, et l’on prend l’Assemblée nationale – si nous pouvons oser une telle liberté d’expression – un peu pour des nouilles…
Un Debré, sinon rien…
Pour autant, l’on ne peut pas, raisonnablement, s’opposer à tous passages de cet improbable texte de loi, qui sait à merveille marier raison et déraison, pour mieux nous enfumer.
- Il est vrai que le statut d’ostéopathe reste flou pour les populations et que cela ouvre la porte au charlatanisme ou aux praticiens border-line.
Mais, c’est oublier de dire que le cadre législatif existe, et que seule son application – travers tout hexagonal – reste dans les cartons.
C’est omettre que cette opacité n’est pas du fait du kinésithérapeute, qu’il existe une loi du 4 mars 2002 autorisant la pratique de l’ostéopathie et de la chiropraxie aux non-médecins (il faudra, pour la petite histoire, attendre cinq ans pour sa parution au journal officiel) puis le décret du 25 mars 2007 prévoyant le dépôt d’un dossier en préfecture pour obtenir le titre « d’ostéopathe » pour les non-médecins au regard de conditions de formations et d’expériences professionnelles (décret qui, lui, connaîtra curieusement une application presque immédiate). « Diplômes non diplômant, mais diplômant tout de même » délivrés à discrétion par un préfet qui ne connaît de la médecine que ce que le Dr House veut bien lui en compter le mardi soir sur TF1…
- Il est indéniable que l’absence d’un cursus clairement identifié et d’une finalisation d’études par un diplôme d’état autorisent l’arborescence « d’écoles » privées peu ou mal identifiées et, pour certaines, d’une probable sous-qualification, voir dangerosité.
Mais, c’est négliger le fait que, depuis huit ans, ce sont les médecins eux-mêmes qui freinent des quatre fers pour que la moralisation de l’ostéopathie ne se réalise pas, appuyant de tout leur poids organique pour qu’un cadre légal et clairement identifié ne s’installe jamais, qui font lanterner les commissions réglementaires (pourtant imposées à la France par l’hémicycle européen depuis 2002) n’accréditant pas leur mise en place ni ne les laissent financer par les deniers de l’État. Le but – celui qui a toujours été pour nos amis médecins – étant d’interdire ou de ralentir l’émergence d’une ostéopathie non médicale.
- Il est indiscutable que l’absence d’un numerus clausus en ostéopathie relève du delirium très mince. Que les écoles d’ostéopathie, incapables en ce domaine, par appâts du gain (appelons un chat un chat), de s’autocensurer et de pérenniser l’avenir de leurs étudiants et de la profession, font démonstration d’une immaturité coupable. Qu’ils délitent l’avenir de l’ostéopathie, la possibilité d’en vivre honorablement, par surcharge pondérale.
Les quelques « vrais », donc rares, médecins-ostéopathes ont raison de s’en alarmer, comme nous nous en alarmons.
- Il est probable – ne soyons pas plus prudes que nécessaire – que pour portion marginale et principalement durant leur temps de formation, certains kinésithérapeutes « passent » l’ostéopathie sous couvert de séances de rééducation prescrites et remboursées par la Sécurité Sociale.
Mais, nos amis médecins, tellement chastes semble-t-il en ce domaine, font-ils seulement autrement ? Ne facturent-ils pas également leurs soins ostéopathiques – et souvent bien au-delà de leur période de formation et dans des proportions tellement plus conséquentes – sous couvert de consultations ? Qui ne connaît pas dans sa ville un médecin du sport, un acuponcteur ou un rhumatologue manipulant sous couvert d’honoraires remboursés ?
Ce procès d’intention n’honore personne.
De plus, davantage que de tirer à boulets rouges sur l’escroc patenté que serait le kiné (en s’oubliant pieusement soi-même, car médecin, donc, forcément, au-dessus de tous soupçons), il existe une manière très simple d’éradiquer la problématique (à défaut des ostéopathes non-médecins) : que la Sécurité Sociale consente enfin à rembourser une pratique médicale de notoriété mondiale, reconnue d’utilité publique et probable source d’une immense économie pour les caisses de l’État.
* * *
En résumé, nous comprenons fort bien que ce projet de loi est malhonnête, tant dans la forme que dans le fond, et qu’il « balade » le néophyte législateur au travers de doctes vocables. Que, sous couvert de « protection médicale des populations », il n’est conçu que pour protéger et renforcer le statut du médecin, sa fiche de paie, en « évacuant » au possible la concurrence, c’est-à-dire toute personne non-médecin susceptible de lui faire de l’ombre.
Que ce texte, savamment élaboré, organise la confusion entre kiné-ostéopathes parfaitement formés (et de valeur thérapeutique égale à n’importe quel médecin-ostéopathe) et rebouteux de tous poils.
Car – ne nous y trompons pas – ce dont il est question dans ce projet, c’est bel et bien de concurrence et de part de marché, en aucun cas de l’intérêt supérieur du patient, forcément crétin et incapable de jugement, qui, pourtant, de longs feux, plébiscite l’ostéopathie « made in kiné » ou « made in ni-ni », plus rarement celle « made in toubib »…
L’on ne combat avec véhémence que ce que l’on craint : la morgue du médecin à notre encontre, plutôt que nous galvauder, nous galvanise, car elle est, de sa part, un aveu d’impuissance et flatte nos compétences. Un texte de loi à la Debré, c’est une reconnaissance implicite de notre valeur sociale.
Je regrette simplement, chère Madame Chantal Brunel, si vous me lisez (et je m’engage à vous faire parvenir cet éditorial par nos connaissances communes), vous qui êtes ma députée au pays des betteraviers et qui m’écrivez si souvent pour participer à vos réunions, que vous vous soyez laissé entraîner - d’habitude si prudente et si modérée - dans cette vile farce suintant à plein nez l’intérêt et la spéculation corporatifs…
* * *
Pour terminer – à tout seigneur tout honneur – nous donnerons la parole à nos amis médecins et à leurs enseignants en ostéopathie, des professionnels selon notre cœur :
« Suivant l’achèvement de ses études de médecine, le médecin ostéopathe a suivi une formation complémentaire en médecine manuelle-ostéopathie pour au moins 680 heures. Cette formation doit être délivrée ou homologuée par une association de Médecine Manuelle Ostéopathie du pays d’origine. Cette formation post-universitaire peut être menée conjointement à une activité professionnelle et s’étalera au moins sur 4 années.
En France, Ostéo-Formations est la première structure de formation à avoir adhéré à l’EROP, et à avoir adapté son enseignement ostéopathique au système français existant (DIU et FMC) de manière à souscrire aux exigences européennes. Ainsi, un médecin détenteur du DIU de médecine manuelle-ostéopathie (MM-O) peut obtenir le titre de médecin ostéopathe et être membre du Registre Européen en validant quatre séminaires par an de FMC (obligatoire en France), pendant une durée de quatre ans, dans la même structure Ostéo-Formations.
Il est à noter que si l’obtention du DIU de MM-O est légalement nécessaire à l’exercice de l’ostéopathie, il n’est pas suffisant pour en maîtriser toutes les facettes et répondre aux demandes de patients qui connaissent de mieux en mieux cette pratique.
D’autre part, la formation d’un médecin ostéopathe, telle que définie ci-dessus, est comparable – d’un point de vue strictement ostéopathique – à celles dispensées dans les meilleures écoles d’ostéopathie pour les professionnels de santé non médecins, à temps partiel, en 6 ans ».
(Référence : OstéoFormations.fr – Devenir médecin ostéopathe).
Alors, médecins-ostéopathes, les rois du monde ?
Nb : nous tenons à porter à votre connaissance une initiative fort intéressante et pleine de bon sens de la part de Monsieur Michel Gourgues, en la matière d’un courrier adressé aux députés. Nous supposons, et avec l’accord de l’intéressé qui nous a fait l’honneur de cet envoi, qu’il ne serait pas inutile de l’ériger en pétition. Nous lui en laissons l’initiative, mais nous serons, avec plaisir, son hygiaphone.




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