L’inertie de la profession depuis près deux décennies face à ce que d’aucuns appellent pudiquement sa « stagnation conjoncturelle », mais que nous concevons davantage comme un génocide programmé par les hussards d’État, avec opposition quasi anecdotique de nos syndicats « représentatifs », laisse pantois.
Seuls, une activité toujours plus frénétique, des arrangements au jour le jour avec la morale déontologique et les flexibilités de la NGAP, les dépassements d’honoraires (faisant de nous les champions d’une médecine à deux vitesses et des délinquants conventionnels patentés) nous autorisent encore à mitonner, chacun dans son arrière-cuisine, un chiffre d’affaires en relative bonne santé.
C’est oublier que nous vendons notre âme (soignante) au diable, notre vertu aux banquiers de l’UNCAM, et la peau de nos patients, devenus depuis lors « clients », aux orties.
C’est négliger que, pour obtenir ce chiffre d’affaires, nous travaillons 25% de plus qu’en 1999, nous rognons toujours plus sur notre temps-libre, notre droit à exister autrement que par le labeur, à être présents à nos proches, ou – dans le meilleur des cas – compressons idoine notre clientèle, nos investissements professionnels, et la qualité de nos services.
C’est également omettre que les prochains référentiels kinés, lorsqu’ils seront véritablement opérationnels (c’est à dire demain matin) ne nous autoriseront plus à travailler 25% de plus, mais, sans doute – selon les pronostics en vigueur – 30% de moins.
Et, 30% d’activité de moins sur des honoraires non réévalués (donc dévalués) de 25% en 11 ans, cela va commencer à peser lourd dans la balance…
Or, et c’est bien là le drame, rien ne démontre aujourd’hui que ces honoraires ne resteront pas encore « gelés » pour les dix années à venir…
Nous serons donc bientôt – gros Jean comme devant – face à la réalité, notre réalité, économique, nue et sans fard, d’un taux/horaire jamais renégocié, et de son insondable décrépitude, depuis 20 ans.
Nous serons face à la valeur intrinsèque de notre syndicalisme, et à ce qu’il n’a pas su faire pour nous depuis deux décennies.
50% d’entre nous – survie oblige – poursuivrons de galvauder toujours un peu plus un boulot rémunéré à prix de manouvriers, tandis que d’autres, peut-être plus naïfs, plus moraux, les lavandières de l’acte individuel au tarif conventionné, les petits apôtres à consommer sur place entre deux tranches de gens bons, ou issus d’un pâturage plus merdoyant, iront pointer à Pôle-Emploi, inscrire leur famille aux restos du cœur – faute, candidement, d’en avoir sans doute trop eu ? – pour le meilleur et, surtout, pour le pis, celui de la vache, asséchée, en fin de traite.
Durant ce temps, FFMKR et l’Union (qui fait toujours pleurer) restent cois. Seul l’improbable bilb’OK, le Poulid’Ordre revenu du diable Vauvert, appelle à une insurrection qui ne dépassera pas l’anecdote et une connaissance toute relative de l’Internet: « Envoyons massivement nos télétransmissions le même soir, histoire de créer le chaos en ligne ! ». Voilà qui, indiscutablement, devrait percer un second trou à Dame Sécu…
Pour autant, bien qu’isolé au sein de la majorité « représentative », et surtout d’Union où il possède un strapontin, il faut bien reconnaître à OK de rester indéniablement l’un des derniers micro-syndicats à tenter encore de faire monter la glue conventionnelle en mayonnaise, à l’instar d’Alizé, mais qui, hélas, n’est toujours pas signataire.
Comment se peut-il que le kinésithérapeute, à priori normalement instruit et soucieux de l’avenir de ses proches, se soit laissé berner – sans soulever sourcil – de onze années de non-réévaluation ? De syndicats aux allures de donzelles pusillanimes ? D’un Ordre superfétatoire, autoproclamé, aux cotisations les plus indécentes du paramédical, et même du médical (seuls les médecins nous « battent » de 10 eus à ce lamentable racket) ? De l’instauration progressive des « référentiels kinés », donc de la robotisation décérébrée et à moindre coût du professionnel, de la « normalisation » du patient, nié dans son individualité et dans son particularisme les plus élémentaires ?
La « norme normative » au ras des pâquerettes, dans ce qu’elle a de plus castrateur, de plus misérabiliste, nous est proposée comme le Nouvel Éden philanthropique de la kinésithérapie post-moderne par une congrégation à guichets fermés de scientistes, esclaves de leur propre image hédoniste et de boulimie notariale, des petites mains gouvernementales, laquais des coursives ministérielles – des « confrères » de la HAS (Haute Autorité de la Santé) – reprise à s’en rompre les cordes vocales et la paume des mains par l’Ordre et les castrats signataires des conventions, FFMKR et Union, en souffrance de programme et d’identité.
En lieu et place de l’incapacité structurelle de ces syndicats à défendre leur profession, l’on nous a laissé croire sournoisement que la « rédemption par la technologie » serait notre unique porte de sortie. Que lorsque nous serons des « petits toubibs », surformés, surcontrôlés, l’UNCAM paiera nos compétences rubis sur l’ongle et d’un sourire patriarcal.
Balivernes que tout cela ! L’UNCAM ne paiera que nife. Tout juste, elle se paiera notre bobine, une fois de plus, et réclamera de nous toujours plus de sueur, de labeur, pour toujours moins de beurre.
Combien faut-il être ingénu pour imaginer le contraire ! Ou être un Pierrot tombé de la lune…
La réalité est bien moins fantaisiste : tandis que nous perdions près de 25% de notre pouvoir d’achat en 11 ans à faire des ronds de jambe aux gouvernements successifs, à procréer des ronds-de-cuir, véritables Frankenstein hybrides mi-médicaux mi-paramédicaux de la profession (et nous ne pensons évidemment pas aux membres honoraires de la HAS), à atermoyer sur notre incurie technique présupposée (cf. l’article « Les chiffres qui font peur… ») le généraliste, lui, en bonne brute syndicale qui marche, tandis que nos intellectuels, eux, restaient assis, augmentait le prix de sa consultation de plus de 30%.
Qu’a-t-il fait pour obtenir un tel résultat ? Rien d’autre que d’avoir des centrales professionnelles dignes de ce nom.
N’en déplaise à nos ballerines effervescentes de la HAS, la reconnaissance sociale d’une activité humaine ne passe pas uniquement par son évolution technologique, ni par le contrôle itératif de ses connaissances (EPP), ni encore par son slip baissé jusqu’aux malléoles face à l’État, pas davantage par la qualité de la glycérine que l’on met dans le stylo signataire conventionnel, mais également – mais surtout – par l’aptitude de ses professionnels, et des représentants mandatés par ces professionnels, à savoir défendre leurs droits et leurs prérogatives « in vivo » et non « in vitro ».
On ne lâche pas la proie pour l’ombre.
Car le « in vitro », donc l’avenir fantasmé de 65 000 professionnels et de leurs familles – soient près de 200 000 personnes – ne se joue pas à la roulette russe, ni sur des « intuitions nanotechnologiques » hallucinées, issues d’une frustration de n’avoir pas fait médecine.
Sachez, messieurs-dames de l’Ordre, de la HAS et des syndicats, qu’il existe des consœurs et des confrères parfaitement en phase avec leur condition de paramédicaux, et qui n’envient en rien le titre de « docteur ».
Car, à ce jeu doctrinaire, nous sommes véritablement les petits Chanteclair de la basse-cour aux gallinacés. Le guano jusqu’aux rotules, l’AMK non-revalorisé depuis 11 ans, nous claironnons toujours à l’avenir radieux…
Ordre des kinésithérapeutes : l’Absolu à la portée des caniches
L’on nous l’a vendu (à prix d’Or-dre) comme étant nos futures lettres de noblesse et le passage obligé de notre reconnaissance sociale. Il n’en est rien.
L’Ordre des kinésithérapeutes est avant tout un canular syndical, une entourloupe magistrale, un rapt sans précédent sur nos maigres bénéfices, sous allure de notabilité et de raison institutionnalisée.
Il est évident que l’Ordre n’a pas pour fonction la « promotion » de la profession – cela se saurait à présent – mais bel et bien la sienne propre, de recycler les nobliaux syndicaux – essentiellement ceux de la FFMKR et d’Union – en fin de carrière. Évidemment, encore, il donne dans le superlatif, dans le change, le couvert en argent, balbutie quelques vagues doctrines, vaque à des occupations subalternes, nous colle la honte et Céline la péripatéticienne sous les abribus, afin que le « peuple cotisant », le « mouton à équarrir », ne se soulève pas d’un haut-le-cœur et ne boute l’angl’Ordre hors de France.
Alors, en ce contexte éminemment syndicophile, il convient à tout le monde dans les head-offices décisionnelles (donc dans les succursales inféodées à l’Ordre), d’emboîter, pom pom girls hystériques et sans recul aucun, le pas aux propos déculpabilisants de la HAS. N’est-il pas en effet plus simple de lancer l’anathème sur toute une profession – qui, prétendument, porterait en elle, de par son incompétence technologique (curieusement apparût en 1999, date historique du « gel » de nos honoraires) les germes de son involution – plutôt que d’accepter les lacunes de son syndicalisme à savoir la défendre ?
De prétendre à l’individualise forcené du masseur-kinésithérapeute, peu mobilisable à sa propre cause, tandis qu’en un temps similaire le médecin généraliste – sans doute bien moins ego centré ? – tire son épingle du « je ».
Car, axiome de de base, le syndicalisme ambiant n’accepte pas sa part de responsabilité dans la déroute de la profession, ni, par effet de caste, ne cherche à remettre sa structure en question. On « est » d’Union ou de la FFMKR comme l’on naît catho, chinois, ou communiste. C’est une appartenance stigmatisante, un atavisme. Tout sens de l’inter causalité, de l’intérêt commun à travailler de concert, de présenter un front syndical uni face aux déferlantes gouvernementales, échappent et sont proscrits du raisonnement, sous peine d’être forclos de la pyramide oligarchique ascensionnelle.
S’il est une évidence, c’est la faiblesse du raisonnement.
Une petite dizaine de syndicats, notoirement belliqueux et fratricides, véritables rottweillers de la philosophie clanique, se partagent les quelques vaches maigres, soit les 10% « d’encartés » de la profession, mais, à contrario, s’auto répartissent le nerf de la guerre; les dizaines de millions d’euros de la manne étatique (dotations aux syndicats représentatifs, dégrèvements sociaux, formations continues, etc.).
Nos deux champions signataires des conventions, FFMKR et Union (SNMKR, OK, SNKG), dépassent pour chacun difficilement la barre des 3% de la représentativité communautaire. Pour autant, ils font main basse sur 100% pour 100% du très juteux pactole d’Etat…
Rien que la formation continue (soit un peu plus de 50 euros par tête de pipe à multiplier par 65 000 kinésithérapeutes) représente la coquette somme de 3 250 000 euros à répartir (indirectement et par reversion) sur le binôme « représentatif ». Alors, comprenons-nous mieux le peu d’empressement à contrarier l’État et à bouleverser un système qui vous sert la messe, le vin et l’hostie cotisante ?
Car – comprenons bien l’enjeu – qui dit être « premier syndicat représentatif » dit, potentiellement, être aussi « première formation continue ». Faut-il y voir un (noir) dessein ?…
Les professionnels non encartés (soit près de 90%) ne sont évidemment pas dupes de cette manière de faire. Et c’est d’une oreille impavide qu’ils lisent (ou, surtout, ne lisent plus) les joutes et les passes d’armes épistolaires, plutôt assez impubères et mercantiles, des uns rejetant la faute et l’opprobre sur « l’autre ». Un sentiment de grande lassitude, de vénalité, et de ridicule environnant, se dégage de tout cela.
Vers qui se tourner ?
Beaucoup d’entres-nous, aujourd’hui, se sentent découragés et ont perdu la foi en leurs représentants traditionnels.
Le risque majeur est de voir se développer dans nos rangs un esprit toujours plus individualiste, le « chacun pour soi », mais également une déliquescence progressive de notre syndicalisme et de notre capacité à s’opposer aux abus de pouvoir des gouvernements successifs.
L’évolution de la kinésithérapie passera, inévitablement, par la refonte, courageuse, de son syndicalisme. Un syndicalisme de re-chef conquérant, charismatique, porteur de projet et de capacités d’opposition, libéré des sirènes du nirvana ordinal, du « jeton de présence », qu’il soit pécuniaire ou honorifique, et surtout des mannes astronomiques de la formation continue, véritable boisseau étatique.
Car l’on ne peut pas mordre la main de qui vous nourrit.
Le bilan est qu’aujourd’hui – car trop insignifiante et par trop décrédibilisée – aucune centrale signataire des conventions n’est raisonnablement en mesure – et, à notre sens, de manière durable – de rallier à elle les suffrages de la profession, de lancer un mot d’ordre de grève, de créer une manifestation digne de ce nom, et de faire pression d’une quelconque manière sur les hussards d’État.
Mais nous avons les syndicats (et donc le métier) que nous méritons et que nous cautionnons, par nos oboles cotisantes, ou notre laisser-faire non cotisant. En des heures si périlleuses pour la profession, donc pour soi, d’agir ou de ne pas agir, nul ne peut plus se prétendre à présent innocent de l’affaire ni désinformé des risques potentiels de ses choix ou de ses non-choix. L’avenir de chacun est devenu à ce point hypothétique et fragile qu’il n’est plus raisonnable de le confier en tout blanc-seing à « l’autre ».
Ne pas être syndiqué, aujourd’hui, c’est accepter passivement le dépeçage programmé par l’État, l’UNCAM, et la HAS, de notre profession, et donc de notre avenir. Ne pas participer à réformer en profondeur le syndicalisme ambiant, dont tout, depuis vingt années, démontre les limites et l’asthénie. C’est entériner le système des loosers dans la place.
On ne peut décemment pas reconduire dans leurs fonctions, en l’État et sans une profonde réforme de leur mentalité et de leurs agissements, des syndicats prétendument « représentatifs » d’une profession, qui sont incapables d’obtenir la moindre réévaluation de nos honoraires depuis onze ans, de faire barrage aux référentiels, aux grandiloquences vaudevillesques d’un Ordre, au rapt scandaleux de Nicolaï 1er sur l’ASV (Avantage Supplément Retraite des professions médicales), l’homme qui, pourtant, a juré sur Saint-Média ne jamais devoir toucher aux taux de reversions des pensions.
À moins qu’être un ovidé à tondre soit devenu, pour le kinésithérapeute, une seconde nature…




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Tu gravis encore un barreau dans l’échelle de ma considération, Pollux. Tu n’en as rien à faire peut-être, mais sache le.
Je ne prends pas souvent le temps de jeter un oeil sur ton physioscope, et je l’ai fait cette fois à partir d’un lien sur Alize (que tu cites dans ton excellent papier en semblant regretter qu’il ne soit pas -encore- officiellement représentatif). J’ai lu ta chronique et c’est du bonheur de se sentir en phase. Enfin tu jettes ouvertement l’opprobre sur les zubus, ces propres à rien- et pourquoi pas sales à tout d’ailleurs…
Mais tu vas plus loin que ce simple rejet. On dirait que tu prépares le terrain, que tu cherches à susciter l’intime remise en question chez les manuels de base que nous sommes.
Pour aller où ?
Un autre syndicalisme, peut-être?
Amitié Cyrano.
Pollux