Page d'accueil

L’inertie de la profession depuis près deux décennies face à ce que d’aucuns appellent pudiquement sa « stagnation conjoncturelle », mais que nous concevons davantage comme un génocide programmé par les hussards d’État, avec opposition quasi anecdotique de nos syndicats « représentatifs », laisse pantois.

Seuls, une activité toujours plus frénétique, des arrangements au jour le jour avec la morale déontologique et les flexibilités de la NGAP, les dépassements d’honoraires (faisant de nous les champions d’une médecine à deux vitesses et des délinquants conventionnels patentés) nous autorisent encore à mitonner, chacun dans son arrière-cuisine, un chiffre d’affaires en relative bonne santé.

C’est oublier que nous vendons notre âme (soignante) au diable, notre vertu aux banquiers de l’UNCAM, et la peau de nos patients, devenus depuis lors « clients », aux orties.

C’est négliger que, pour obtenir ce chiffre d’affaires, nous travaillons 25% de plus qu’en 1999, nous rognons toujours plus sur notre temps-libre, notre droit à exister autrement que par le labeur, à être présents à nos proches, ou – dans le meilleur des cas – compressons idoine notre clientèle, nos investissements professionnels, et la qualité de nos services.

C’est également omettre que les prochains référentiels kinés, lorsqu’ils seront véritablement opérationnels (c’est à dire demain matin) ne nous autoriseront plus à travailler 25% de plus, mais, sans doute – selon les pronostics en vigueur – 30% de moins.

Et, 30% d’activité de moins sur des honoraires non réévalués (donc dévalués) de 25% en 11 ans, cela va commencer à peser lourd dans la balance…

Or, et c’est bien là le drame, rien ne démontre aujourd’hui que ces honoraires ne resteront pas encore « gelés » pour les dix années à venir…

Nous serons donc bientôt – gros Jean comme devant – face à la réalité, notre réalité, économique, nue et sans fard, d’un taux/horaire jamais renégocié, et de son insondable décrépitude, depuis 20 ans.

Nous serons face à la valeur intrinsèque de notre syndicalisme, et à ce qu’il n’a pas su faire pour nous depuis deux décennies.

50% d’entre nous – survie oblige – poursuivrons de galvauder toujours un peu plus un boulot rémunéré à prix de manouvriers, tandis que d’autres, peut-être plus naïfs, plus moraux, les lavandières de l’acte individuel au tarif conventionné, les petits apôtres à consommer sur place entre deux tranches de gens bons, ou issus d’un pâturage plus merdoyant, iront pointer à Pôle-Emploi, inscrire leur famille aux restos du cœur – faute, candidement, d’en avoir sans doute trop eu ? – pour le meilleur et, surtout, pour le pis, celui de la vache, asséchée, en fin de traite.

Durant ce temps, FFMKR et l’Union (qui fait toujours pleurer) restent cois. Seul l’improbable bilb’OK, le Poulid’Ordre revenu du diable Vauvert, appelle à une insurrection qui ne dépassera pas l’anecdote et une connaissance toute relative de l’Internet: « Envoyons massivement nos télétransmissions le même soir, histoire de créer le chaos en ligne ! ». Voilà qui, indiscutablement, devrait percer un second trou à Dame Sécu…

Pour autant, bien qu’isolé au sein de la majorité « représentative », et surtout d’Union où il possède un strapontin, il faut bien reconnaître à OK de rester indéniablement l’un des derniers micro-syndicats à tenter encore de faire monter la glue conventionnelle en mayonnaise, à l’instar d’Alizé, mais qui, hélas, n’est toujours pas signataire.

Comment se peut-il que le kinésithérapeute, à priori normalement instruit et soucieux de l’avenir de ses proches, se soit laissé berner – sans soulever sourcil – de onze années de non-réévaluation ? De syndicats aux allures de donzelles pusillanimes ? D’un Ordre superfétatoire, autoproclamé, aux cotisations les plus indécentes du paramédical, et même du médical (seuls les médecins nous « battent » de 10 eus à ce lamentable racket) ? De l’instauration progressive des « référentiels kinés », donc de la robotisation décérébrée et à moindre coût du professionnel, de la « normalisation » du patient, nié dans son individualité et dans son particularisme les plus élémentaires ?

La « norme normative » au ras des pâquerettes, dans ce qu’elle a de plus castrateur, de plus misérabiliste, nous est proposée comme le Nouvel Éden philanthropique de la kinésithérapie post-moderne par une congrégation à guichets fermés de scientistes, esclaves de leur propre image hédoniste et de boulimie notariale, des petites mains gouvernementales, laquais des coursives ministérielles – des « confrères » de la HAS (Haute Autorité de la Santé) – reprise à s’en rompre les cordes vocales et la paume des mains par l’Ordre et les castrats signataires des conventions, FFMKR et Union, en souffrance de programme et d’identité.

En lieu et place de l’incapacité structurelle de ces syndicats à défendre leur profession, l’on nous a laissé croire sournoisement que la « rédemption par la technologie » serait notre unique porte de sortie. Que lorsque nous serons des « petits toubibs », surformés, surcontrôlés, l’UNCAM paiera nos compétences rubis sur l’ongle et d’un sourire patriarcal.

Balivernes que tout cela ! L’UNCAM ne paiera que nife. Tout juste, elle se paiera notre bobine, une fois de plus, et réclamera de nous toujours plus de sueur, de labeur, pour toujours moins de beurre.

Combien faut-il être ingénu pour imaginer le contraire ! Ou être un Pierrot tombé de la lune…

La réalité est bien moins fantaisiste : tandis que nous perdions près de 25% de notre pouvoir d’achat en 11 ans à faire des ronds de jambe aux gouvernements successifs, à procréer des ronds-de-cuir, véritables Frankenstein hybrides mi-médicaux mi-paramédicaux de la profession (et nous ne pensons évidemment pas aux membres honoraires de la HAS), à atermoyer sur notre incurie technique présupposée (cf. l’article « Les chiffres qui font peur… ») le généraliste, lui, en bonne brute syndicale qui marche, tandis que nos intellectuels, eux, restaient assis, augmentait le prix de sa consultation de plus de 30%.

Qu’a-t-il fait pour obtenir un tel résultat ? Rien d’autre que d’avoir des centrales professionnelles dignes de ce nom.

N’en déplaise à nos ballerines effervescentes de la HAS, la reconnaissance sociale d’une activité humaine ne passe pas uniquement par son évolution technologique, ni par le contrôle itératif de ses connaissances (EPP), ni encore par son slip baissé jusqu’aux malléoles face à l’État, pas davantage par la qualité de la glycérine que l’on met dans le stylo signataire conventionnel, mais également – mais surtout – par l’aptitude de ses professionnels, et des représentants mandatés par ces professionnels, à savoir défendre leurs droits et leurs prérogatives « in vivo » et non « in vitro ».

On ne lâche pas la proie pour l’ombre.

Car le « in vitro », donc l’avenir fantasmé de 65 000 professionnels et de leurs familles – soient près de 200 000 personnes – ne se joue pas à la roulette russe, ni sur des « intuitions nanotechnologiques » hallucinées, issues d’une frustration de n’avoir pas fait médecine.

Sachez, messieurs-dames de l’Ordre, de la HAS et des syndicats, qu’il existe des consœurs et des confrères parfaitement en phase avec leur condition de paramédicaux, et qui n’envient en rien le titre de « docteur ».

Car, à ce jeu doctrinaire, nous sommes véritablement les petits Chanteclair de la basse-cour aux gallinacés. Le guano jusqu’aux rotules, l’AMK non-revalorisé depuis 11 ans, nous claironnons toujours à l’avenir radieux…

Ordre des kinésithérapeutes : l’Absolu à la portée des caniches

L’on nous l’a vendu (à prix d’Or-dre) comme étant nos futures lettres de noblesse et le passage obligé de notre reconnaissance sociale. Il n’en est rien.

L’Ordre des kinésithérapeutes est avant tout un canular syndical, une entourloupe magistrale, un rapt sans précédent sur nos maigres bénéfices, sous allure de notabilité et de raison institutionnalisée.

Il est évident que l’Ordre n’a pas pour fonction la « promotion » de la profession – cela se saurait à présent – mais bel et bien la sienne propre, de recycler les nobliaux syndicaux – essentiellement ceux de la FFMKR et d’Union – en fin de carrière. Évidemment, encore, il donne dans le superlatif, dans le change, le couvert en argent, balbutie quelques vagues doctrines, vaque à des occupations subalternes, nous colle la honte et Céline la péripatéticienne sous les abribus, afin que le « peuple cotisant », le « mouton à équarrir », ne se soulève pas d’un haut-le-cœur et ne boute l’angl’Ordre hors de France. 

Alors, en ce contexte éminemment syndicophile, il convient à tout le monde dans les head-offices décisionnelles (donc dans les succursales inféodées à l’Ordre), d’emboîter, pom pom girls hystériques et sans recul aucun, le pas aux propos déculpabilisants de la HAS. N’est-il pas en effet plus simple de lancer l’anathème sur toute une profession – qui, prétendument, porterait en elle, de par son incompétence technologique (curieusement apparût en 1999, date historique du « gel » de nos honoraires) les germes de son involution – plutôt que d’accepter les lacunes de son syndicalisme à savoir la défendre ?

De prétendre à l’individualise forcené du masseur-kinésithérapeute, peu mobilisable à sa propre cause, tandis qu’en un temps similaire le médecin généraliste – sans doute bien moins ego centré ? – tire son épingle du « je ».

Car, axiome de de base, le syndicalisme ambiant n’accepte pas sa part de responsabilité dans la déroute de la profession, ni, par effet de caste, ne cherche à remettre sa structure en question. On « est » d’Union ou de la FFMKR comme l’on naît catho, chinois, ou communiste. C’est une appartenance stigmatisante, un atavisme. Tout sens de l’inter causalité, de l’intérêt commun à travailler de concert, de présenter un front syndical uni face aux déferlantes gouvernementales, échappent et sont proscrits du raisonnement, sous peine d’être forclos de la pyramide oligarchique ascensionnelle.

S’il est une évidence, c’est la faiblesse du raisonnement.

Une petite dizaine de syndicats, notoirement belliqueux et fratricides, véritables rottweillers de la philosophie clanique, se partagent les quelques vaches maigres, soit les 10% « d’encartés » de la profession, mais, à contrario, s’auto répartissent le nerf de la guerre; les dizaines de millions d’euros de la manne étatique (dotations aux syndicats représentatifs, dégrèvements sociaux, formations continues, etc.).

Nos deux champions signataires des conventions, FFMKR et Union (SNMKR, OK, SNKG), dépassent pour chacun difficilement la barre des 3% de la représentativité communautaire. Pour autant, ils font main basse sur 100% pour 100% du très juteux pactole d’Etat…

Rien que la formation continue (soit un peu plus de 50 euros par tête de pipe à multiplier par 65 000 kinésithérapeutes) représente la coquette somme de 3 250 000 euros à répartir (indirectement et par reversion) sur le binôme « représentatif ». Alors, comprenons-nous mieux le peu d’empressement à contrarier l’État et à bouleverser un système qui vous sert la messe, le vin et l’hostie cotisante ?

Car – comprenons bien l’enjeu – qui dit être « premier syndicat représentatif » dit, potentiellement, être aussi « première formation continue ». Faut-il y voir un  (noir) dessein ?…

Les professionnels non encartés (soit près de 90%) ne sont évidemment pas dupes de cette manière de faire. Et c’est d’une oreille impavide qu’ils lisent (ou, surtout, ne lisent plus) les joutes et les passes d’armes épistolaires, plutôt assez impubères et mercantiles, des uns rejetant la faute et l’opprobre sur « l’autre ». Un sentiment de grande lassitude, de vénalité, et de ridicule environnant, se dégage de tout cela.

Vers qui se tourner ?

 

Beaucoup d’entres-nous, aujourd’hui, se sentent découragés et ont perdu la foi en leurs représentants traditionnels.

Le risque majeur est de voir se développer dans nos rangs un esprit toujours plus individualiste,  le « chacun pour soi », mais également une déliquescence progressive de notre syndicalisme et de notre capacité à s’opposer aux abus de pouvoir des gouvernements successifs.

L’évolution de la kinésithérapie passera, inévitablement, par la refonte, courageuse, de son syndicalisme. Un syndicalisme de re-chef conquérant, charismatique, porteur de projet et de capacités d’opposition, libéré des sirènes du nirvana ordinal, du « jeton de présence », qu’il soit pécuniaire ou honorifique, et surtout des mannes astronomiques de la formation continue, véritable boisseau étatique.

Car l’on ne peut pas mordre la main de qui vous nourrit.

Le bilan est qu’aujourd’hui – car trop insignifiante et par trop décrédibilisée – aucune centrale signataire des conventions n’est raisonnablement en mesure – et, à notre sens, de manière durable – de rallier à elle les suffrages de la profession, de lancer un mot d’ordre de grève, de créer une manifestation digne de ce nom, et de faire pression d’une quelconque manière sur les hussards d’État.

Mais nous avons les syndicats (et donc le métier) que nous méritons et que nous cautionnons, par nos oboles cotisantes, ou notre laisser-faire non cotisant. En des heures si périlleuses pour la profession, donc pour soi, d’agir ou de ne pas agir, nul ne peut plus se prétendre à présent innocent de l’affaire ni désinformé des risques potentiels de ses choix ou de ses non-choix. L’avenir de chacun est devenu à ce point hypothétique et fragile qu’il n’est plus raisonnable de le confier en tout blanc-seing à « l’autre ».

Ne pas être syndiqué, aujourd’hui, c’est accepter passivement le dépeçage programmé par l’État, l’UNCAM, et la HAS, de notre profession, et donc de notre avenir. Ne pas participer à réformer en profondeur le syndicalisme ambiant, dont tout, depuis vingt années, démontre les limites et l’asthénie. C’est entériner le système des loosers dans la place.

On ne peut décemment pas reconduire dans leurs fonctions, en l’État et sans une profonde réforme de leur mentalité et de leurs agissements, des syndicats prétendument « représentatifs » d’une profession, qui sont incapables d’obtenir la moindre réévaluation de nos honoraires depuis onze ans, de faire barrage aux référentiels, aux grandiloquences vaudevillesques d’un Ordre, au rapt scandaleux de Nicolaï 1er sur l’ASV (Avantage Supplément Retraite des professions médicales), l’homme qui, pourtant, a  juré sur Saint-Média ne jamais devoir toucher aux taux de reversions des pensions.

À moins qu’être un ovidé à tondre soit devenu, pour le kinésithérapeute, une seconde nature…

2 réponses à to “L’inaudible vérité”

  • cyrano dit :

    Tu gravis encore un barreau dans l’échelle de ma considération, Pollux. Tu n’en as rien à faire peut-être, mais sache le.
    Je ne prends pas souvent le temps de jeter un oeil sur ton physioscope, et je l’ai fait cette fois à partir d’un lien sur Alize (que tu cites dans ton excellent papier en semblant regretter qu’il ne soit pas -encore- officiellement représentatif). J’ai lu ta chronique et c’est du bonheur de se sentir en phase. Enfin tu jettes ouvertement l’opprobre sur les zubus, ces propres à rien- et pourquoi pas sales à tout d’ailleurs…
    Mais tu vas plus loin que ce simple rejet. On dirait que tu prépares le terrain, que tu cherches à susciter l’intime remise en question chez les manuels de base que nous sommes.
    Pour aller où ?

  • Pollux dit :

    Un autre syndicalisme, peut-être? ;-)
    Amitié Cyrano.

    Pollux

Laisser un commentaire

Newsletter
De vous à nous
Pollux

Nous contacter
Nous féliciter
Nous engueuler
physioscope@wanadoo.fr

Visites totales
L’image du jour
mordillo_TRAIN

Référentiels kinés : attention ! Un train (de mesures) peut en cacher un autre...

Coup de coeur
mandela-pienaar-952

« Invictus »
Tout le Monde est là ?

Fiche technique :

- Réalisation : Clint Eastwood.
- Scénario : Anthony Peckham, d'après le livre Playing the Enemy: Nelson Mandela and the Game that Made a Nation de John Carlin, traduit sous le titre Déjouer l'ennemi : Nelson Mandela et le jeu qui a sauvé une nation.
- Distribution : Warner Bros.
- Lieu de tournage : Afrique du Sud.
- Dates de sorties :
- Etats-Unis : 11 décembre 2009.
- France : 13 janvier 2010.
- Belgique : 13 janvier 2010.
- Durée : 02h12min
- Distribution : Morgan Freeman (Mandela), Matt Damon (François Pienaar).

Synopsis :

Fin des années 1990. Mandela, président de la République d’Afrique du Sud, ne sait plus comment taire les remous raciaux qui opposent, avec une égale violence, les deux communautés – noire et blanche – de son pays. Les noirs, après des décennies d’humiliation, de brutalité et d’injustice sociale, sont attirés par les muses de la vengeance. Les blancs, très minoritaires, sont effrayés par le renversement des rapports de force, et s’enferment dans une ghettoïsation ultraréactive. À tout moment, le pays peut basculer dans une guerre civile sanglante, mettant définitivement un terme à des années de lutte pacifique de Mandela contre l’apartheid.

Les noirs glorifient le football et exècrent le rugby, sport national de « l’oppresseur blanc ». Vint alors, à Mandela, le projet « fou » de réunir l’ensemble d’une nation bichrome derrière une seule couleur, celle du drapeau Springbok, et un seul objectif, celui de remporter la coupe du monde de rugby, qui se joue, cette année-là, en Afrique du Sud.

Mais, deux écueils - et non des moindres – veulent venir faire achopper ce projet : d’une part, les Springboks sont loin d’être l’équipe de classe internationale que nous connaissons aujourd’hui, et ses chances de remporter le championnat sont quasi-inexistantes, d’autre part, l’hostilité de la population noire à se fédérer derrière ce projet, à saluer et à soutenir une équipe, longtemps symbole du Pouvoir blanc, est presque insurmontable.

La rencontre entre deux hommes, Mandela et François Pinard, le capitaine « blanc » de l’équipe des Springboks, sera déterminante et fera basculer l’Histoire…

Notre avis :

Foin de grand discours moralisateur et culpabilisant sur l’apartheid et le Pouvoir blanc de la fin du siècle dernier, ni sur le racisme en l’Afrique du Sud. Pas d’images-chocs sur la misère (réelle) des taudis noirs de Soweto, ni sur la violence (non moins réelle) d’un système boer (en grande partie issue de la colonisation néerlandaise) hautement ségrégationniste.

Ce film n’est pas là pour régler les comptes.
Juste une démonstration, pudique et sobre, sur la manière dont deux hommes avec une vision commune – celle de l’Universalité des droits – vont bousculer l’Histoire.

Mandela, en raison de ses idées politiques, a été enfermé durant vingt-sept ans dans une geôle de moins de dix mètres carrés et condamné aux travaux forcés par un Pouvoir qui avait érigé en système moral et économique la suprématie d’une race sur une autre.

À sa sortie de prison en 1990 (sous la pression et l’embargo politique internationale contre l’État ségrégationniste de Pretoria) Mandela, loin de vouloir se venger de ces « visages pâles » qui lui ont volé - pour des idées - presque trois décennies de son existence, ni ne souhaitant davantage devenir l’icône naturel d’un mouvement noir enclin à la violence envers l’oppresseur, prône le pardon et la réconciliation de toute une Nation.

Nelson Mandela est sorti de son enfer carcéral et de son état de disgrâce, pour entrer, directement, en État de grâce, un de ces pouvoirs d’élévation de la conscience, à la Soljenitsyne ou à la Gandhi (qui fit ses premières armes d’humaniste – peu de gens s’en souviennent – en tant qu’avocat de la minorité indienne, également persécutée en Afrique du Sud), à laquelle bien peu d’hommes, qui hantent pourtant nos manuels d’Histoire, ont accès.

Morgan Freeman, plus Mandela que nature, éclaire l’écran de sa sobriété. Inspiré, investi, emprunt de modestie, nous sentons, à l’évidence, qu’il s’agit là, pour lui, du rôle d’une vie.

Matt Damon sonne juste et simple, comme toujours, en plus d’être beau gosse à vous filer des complexes.

Clint Eastwood (le réalisateur) nous offre un pur joyau. L’un des rares films qu’il nous a été donné de vouloir revisionner dès le générique de fin.

Les racistes ou les antiracistes n’y trouveront pas leur compte, dans cette oeuvre. Pas d’image de violence, pas de plaidoyer, ni discours lénifiants, encore moins d’apologies philanthropiques. L’homme des bois de l’Est nous conte, tant dans l’esprit (Mandela) que dans le muscle (François Pienaar), l’aventure d'humains « virils », dans le meilleur sens du terme. Des hommes qui ne se couchent ni en mêlée ni devant les fusils de l’oppresseur, ni – surtout – ne se résignent au fatalisme. Des hommes qui, après s’être tant castagnés, s’embrassent à la fin du match.

D’une image frugale et sans fard, sans guimauve sentimentale hollywoodienne, n’en faisant jamais trop, Eastwood cisèle tant l’Histoire que celle du petit monde du rugby. Et, nous ne pouvons que nous étonner que ce soit à un Nord-Américain (pays où ce sport est quasiment inconnu) qu’il revienne de transcender avec tant de brio le fameux précepte : « le football est un sport de gentlemen pratiqué par des brutes, le rugby un sport de brutes pratiqué par des gentlemen ».

Au terme de ce film, nous ne pouvons pas ne pas nous interroger sur ce dont sont capables les hommes, dès qu’ils cessent d’être moins égotiques, pour savoir unir leurs forces autour d’une même bannière, plutôt que d’en faire des baillons.

Nous ne pensons, évidemment pas, à nos centrales - celles de la kinésithérapie - ni à leurs sempiternelles guerres claniques pour le Pouvoir. Moins encore à la sinistralité d’une profession, à laquelle vingt années d’apartheid syndical l’ont conduit…

Mais, ne désespérons pas, peut-être qu’un Mandela et un François Pinard feront un jour leur apparition dans le firmament de la kinésithérapie ?…

Bio express de Mandela :

Nelson Rolihlahla Mandela – « Madiba », de son nom tribal – est né le 18 juillet 1918 à Mvezo(Est de la province du Cap, Afrique du Sud). Il fut l'un des meneurs historiques de la lutte contre le système politique d'apartheid et président de la République d’Afrique du Sud, de1994 à 1999, à la suite des premières élections nationales non raciales de l'histoire du pays.
Nelson Mandela intègre l'African National Congress (ANC) en 1944, afin de lutter contre la domination politique de la minorité blanche et la ségrégation raciale menée par celle-ci. Devenu avocat, il participe à la lutte non violente contre les lois de l'apartheid, qui commencent à être mises en place par le gouvernement du Parti national afrikaner, arrivé au pouvoir par les urnes en 1948. L'ANC est interdit en 1960, et, la lutte pacifique ne donnant pas de résultats tangibles, Mandela fonde et dirige la branche militaire de l'ANC, Umkhonto we Sizwe, en 1961, qui mène une campagne de sabotage contre des objectifs militaires. Arrêté par le gouvernement sud-africain avec l'appui de la CIA, il est condamné à la prison et aux travaux forcés à perpétuité. Il devient une célébrité bénéficiant d'un soutien international, symbole de la lutte pour l'égalité raciale, notamment après les émeutes de Soweto, en juin 1976.
Après vingt-sept années de prison, Mandela est relâché le 11 février 1990, et soutient la réconciliation et la négociation avec le gouvernement du président Frederik de Klerk. En 1993, il reçoit conjointement avec ce dernier le prix Nobel de la paix pour leurs actions en faveur de la fin de l'apartheid et l'établissement d'une démocratie non raciale dans le pays.
Élu premier président noir d'Afrique du Sud en 1994, il continue avec succès la politique de réconciliation nationale. Après un unique mandat, il se retire de la vie politique active.
Œuvrant depuis contre le sida, qui lui a pris un fils, il est aujourd'hui une personnalité mondialement écoutée au sujet des droits de l'homme.

A la Une
dsk

Télé-irréalité

Plus libidineux que « l’Ile de la tentation », plus énigmatique que « Secret story », plus people que « La ferme des célébrités », avec une fin, à prévoir, aussi rocambolesque et précipitée que « Carré viiip », le PAF nous a concocté notre petite guimauve de l’été, brassant son remugle de bas instincts et caressant le voyeurisme dans le sens du mauvais poil : « L’affaire DSK ».

Sous nos yeux hallucinés, nous découvrons « en live », instant après instant, sous les feux d’une caméra continue (à quand, dans la douche de DSK ?), l’entrechoquement des mondes, celui de notre conscience du réalisme, fracassé par la chute vertigineuse et parfaitement improbable – des sommets d’une future présidence hexagonale aux six mètres carrés d’une geôle outre-Atlantique – d’un homme. Ce n’est plus « Le déclin de l’empire américain », mais bel et bien celui du nôtre, tant cocardier que conceptuel.

La sidération passée (qui, une fois encore, fut, selon nous, davantage celle de la remise en question brutale de notre « échelle du probable » que celle de la possible perversion liée à tout homme), la basse-cour – et, parfois, la très basse-cour – politico-médiatique s’est mis en branle.

Les gens à l’âme grossière et injurieuse, au nom d’un populisme franchouillard du « on nous cache tout, on nous dit rien » furent, et sans surprise, aux créneaux, égaux à eux-mêmes.

Les calculateurs en stratégie politique ne le furent pas moins, qui de se couvrir d’une fausse pudeur de chaste nonne, mais ô combien jubilatoire, qui d’appeler haut et fort (trop haut et trop fort, peut-être, pour être parfaitement sincère ?) au respect de la présomption d’innocence.

Qui, encore – écornant au passage, sans vergogne, la respectabilité, encore de mise à l’heure où nous écrivons ces quelques lignes, de l’un ou de l’autre des deux potentiels bourreaux ou victime – d’en appeler au complot international, à la mise en scène d’une « aventurière », ou, encore, à l’évidente culpabilité d’un « pervers patenté ».

En vérité, la meilleure posture, nous semble-t-il, est de se taire. Car, que savons-nous, factuellement, de la situation ? Un homme français de stature internationale a été incriminé par une jeune femme américaine, employée à l’hôtel Sofitel de New York, d’abus sexuels sur sa personne à l’occasion de son office. Point/barre.

Tout le reste – et ne serait-ce qu’en faire appel à des supputations, des pronostiques, à l’analyse chirurgicale des circonstances, à « l’historique » des protagonistes – est déjà un acte de dénigrement et de diffamation envers l’un ou l’autre des acteurs de cette triste affaire, car il implique un cheminement mental vers une hypothétique conclusion, qui, dans l’instant, échappe pourtant à tous.

La pudeur commande de laisser cheminer, en toute réserve et silence, les rouages policiers et la justice américaine, et de ne tirer de conclusions – si l’on souhaite en tirer – qu’une fois l’écheveau démêlé.

En revanche, face à ce cirque politico-médiatique, cette diarrhée de mots et d’images, ce déballage ordurier des uns sur les autres, ce manque absolu de retenue, il nous semble que les interrogations soulevées – et qui, pour le coup, sont de fond, et laisseront derrières elles, si non-résolues, de lourds stigmates – sont bien ailleurs.

S’il est un fait qui semble relativement établi – mais, sans jamais atteindre à la gravité de ce qu’il lui est actuellement reproché – c’est que DSK est un homme, et depuis fort longtemps, sujet à une sexualité compulsive et « border-line ». Cela semble être de notoriété publique dans le petit monde de la politique et de la presse, et appelle, évidemment, à un certain nombre d’interrogations :

Pourquoi nos brillants journalistes, habituellement si prompts à se présenter en donneurs de leçons, se sont-ils - et dans un bel ensemble – tus depuis toutes ces années ? Était-il acceptable, à leurs yeux, de laisser filer droit vers la présidence de notre beau pays et vers ses plus hautes responsabilités, un homme réputé dans le « sérail » pour son déséquilibre psychique ? Vont-ils – que DSK soit ou non reconnu responsable des faits qui lui sont actuellement reprochés – accepter la part de responsabilité qui est leur, de par leur silence complice, dans le risque potentiel qu’ils laissaient courir – par non-information ou rétention d’information – à toute une nation ? Va-t-on enfin réfléchir à cette regrettable tradition tout hexagonale, « la loi du silence » et « l’omerta » – domaine où la transparence médiatique américaine nous donne la leçon – dès l’instant que l’on touche à une personnalité du Pouvoir, ou pire, à des événements aussi tragiques que le nuage radioactif de Tchernobyl et ses milliers de mors français sub-conséquents, que la presse, inféodée, a pourtant aidé, de concert avec le politique, à s’arrêter à nos frontières ? Que dire, encore, du sang contaminé ? Du laboratoire Serbier ?…

Comment le Parti Socialiste – non moins au fait des perversions de son champion – a-t-il pu soutenir la candidature de DSK pour les présidentielles, et désiré placer à la tête de notre État, un homme à ce point (si l’on en croit les propos) pathologique ? En raison des meilleures chances de victoire qu’il représentait contre Nicolas Sarkozy ? Serait-ce alors, qui motive ce parti, l’obtention du Pouvoir, qu’importe l’individu et le prix de la conscience ?…

Également, même si l’on ne peut décemment pas reprocher à DSK de faire – une dernière fois ? – un « baroud d’honneur » par l’usage de son possible confort et étalage de sa fortune, au travers de « prisons » somptuaires, et qui, pour lui, seront – peut-être ? – l’antichambre de dizaines d’années « au placard », l’on doit légitimement se poser la question d’un Parti Socialiste, et de ses valeurs supposées populaires, qui se rangeait derrière un homme à l’évidence aussi éloigné – de par son mode de vie et sa fortune – de son électorat traditionnel. Là encore, qu’importe l’individu et ses convictions, pourvu qu’il y ait l’ivresse de la victoire ?

Nous aurions également, à l’occasion – si l’on ose dire – de ce fait-divers, aimé voir le pays s’engager dans des débats de fond salutaires, portant, notamment, sur le contraste, qui interpelle, entre la justice américaine et la nôtre, pour – peut-être ? – en tirer quelques leçons réformatrices envers notre poussiéreux système procédurier, qui date de Napoléon.

Nous sommes frappés – mais ce ne sont là que quelques pistes – de voir l’équité du système américain par rapport au nôtre :

Il est clair que « l’étiquette » du justiciable importe peu pour nos amis transatlantiques. Qu’il soit patron du FMI ou simple citoyen, il se retrouve sur un banc de commissariat, coincé entre un voleur d’autoradios et un couple en scène de ménage. Sommes-nous absolument certains qu’il en aurait été ainsi en France ? Que l’affaire DSK n’aurait pas été « étouffée » ou traité de manière « confidentielle », voire, si « confidentielle » qu’il n’y aurait – peut-être ? – plus eu d’affaire du tout ? Question…

Les droits de l’accusation et de la défense américaines sont strictement analogues ; procureurs et avocats se retrouvent, côte à côte, en bas, dans la « corbeille ». Il faut venir dans les tribunaux français pour découvrir un Procureur de la République (donc, l’accusation) haut perché à la droite du Bon-Dieu (le président du tribunal), tandis que l’avocat de la défense croupit avec son client au parterre. Cela implique, d’entrée sur les jurés, un ascendant moral – tout à fait anormal – de la présomption de culpabilité sur la présomption d’innocence, et un rapport de force injuste et déséquilibré au bénéfice de l’inculpation.

L’on donne, dernièrement, de grandes leçons aux Américains sur leur supposé irrespect médiatique de la présomption d’innocence (menottes de DSK, déballage télévisuel, etc.), tandis qu’ici, cette présomption d’innocence n’existe pas même dans nos prétoires…

Une justice américaine où la culture du « plaider coupable », outre sa vertu expiatoire toute anglicane, fait que 80% des inculpations ne vont pas jusqu’au procès, qui sont autant de désencombrement des tribunaux et d’économie pour le contribuable.

Une justice américaine où les peines sont additionnelles – jusqu’à sembler, parfois, confiner à l’absurde, comme de condamner un justiciable à plusieurs centaines d’années d’emprisonnement – mais qui a le grand mérite de reconnaître à chaque individualité, aussi nombreuses soient-elles, son statut de victime, son préjudice, et son droit à réparation, contrairement à la France où les peines « plafonnées » à la nature et non à la quantité de l’acte, renie ce droit.

Bien sûr, la justice américaine, c’est aussi la barbarie d’une peine de mort qui reste encore en application dans certains états. Mais, c’est également la « vraie » perpétuité, qui, contrairement à nous, ne relâche pas dans la nature, après un maximum de vingt-trois années non compressibles, ses délinquants les plus extrêmes et incurables, ouvrant la porte au nombre insupportable de récidives qui défrayent les chroniques. « Fausse perpétuité » à la française qui, au final, entretient de manière regrettable, au sein de notre société, le désir, pour certains, de revenir sur ce formidable acquis, ce pas vers l’humanisme et la grandeur d’un pays à savoir ne pas s’abaisser au niveau de ses bourreaux, qu’est « l’abolition ».

Nous finirons par une dernière remarque, tant la liste ne peut être exhaustive :

Dans ce cirque médiatique et judiciaire (et, cette observation vaut autant pour les États-Unis que pour la France), il apparaît clairement, pour sa défense, qu’il vaut mieux être célèbre et fortuné, qu’issu d’un ghetto misérable et d’une minorité ethnique. Lorsque l’on voit le différentiel des moyens mis en œuvre (stars du barreau, enquêteurs privés, millions distribués à profusion, pour DSK) face à l’indigence d’une simple femme de ménage de couleur, l’on est en droit de se demander si le rapport des forces est vraiment équitable, et si, au final, la « justice » l’est également pour tous ? La phrase de Jean de La Fontaine (sans mauvais jeux de mots) n’est-elle toujours pas, cruellement, d’actualité : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » ?…

A l’heure où vous lirez ces lignes, il est fort probable que nous saurons qui, de l’employée du Sofitel ou du patron du FMI, est la véritable victime de cette affaire, et nous pourrons, alors, faire le compte des positions par trop hâtives et opportunistes de certains, qui en dit davantage sur leur mentalité que sur une vérité non encore connue. Mais, d'ores et déjà, il est une autre victime de ce déballage médiatique éhonté, qui, selon nous, ne fera jamais la Une des journaux ; le droit, pour tout être, à ne pas être diffamé pour ce qu’il n’est pas (ou, pas encore). Bref, le sens moral.

Il y a tant d’autres questions sociétales, que l’affaire DSK soulève, mais nous laisserons la dernière – à nos yeux, la plus fondatrice – au doux et délicieux Jean d’Ormesson, reçu, il y a quelques soirs, dans une émission tardive : « Le Monde est déjà si brutal et si violent. Et si l’on cessait de jeter les gens en pâture aux chiens ? »…