Trente pilons aujourd’hui, à croire que c’était jour de soldes aux Galeries Lafayette, rayon sous-vêtements féminins.
J’ai commencé comme il se doit par me faire cueillir à froid, la clé de la turne encore entre les pognes, les yeux emplis de poussières vespérales, et me prendre une rincée des familles pour cinq minutes de retard. Faut dire que Madame venait de faire euthanasier son Berger allemand suite à un collectif pétitionnaire de voisins anti-aboyeurs. Fallait donc qu’elle passe ses nerfs sur le premier lardu venu et, forcément, dans le style dossard gagnant, le premier lardu venu, c’était moi…
- Vous n’auriez pas pu le laisser dans votre pavillon en journée plutôt que de le piquer, vot’ chien ?
- Non, il n’aurait jamais supporté !
- Pour sûr, là il supporte mieux…
Puis la cohue. Le môle. La sonnette qui joue la Cinquième de Beethov. A croire qu’il est inutile de fixer des horaires, soigneux et étudiés, puisque au final, ils n’en font tous qu’à leur tête…
Entre les ¾ d’heures d’avance du pépère à la retraite qui tourne en rond dans son bocal et la ½ heure de retard de la mère de famille survoltée, excitée, près à rompre et à te péter dans les doigts à tout instant comme une corde de violon suraigu, c’est à toi de jouer Bozzo le clown, le débonnaire blagueur, et la lance à incendie…
Numéro de claquettes, happy hour et danse du ventre sur demande.
Pour la kinésithérapie, prévoir un délai…
Au mitard de cette joyeuse fournaise, moi, à gesticuler comme sémaphore pathétique pour indiquer le sens giratoire, histoire que ça ne se télescope pas en vol ou que ça ne s’engueule autours du « Paris-Match » de la salle d’attente. N’ajoutons pas de petits problèmes aux gros…
Tremblements, sueur, courbatures, l’esprit frisant le gastropode aphasique, la tête résonnant comme la coupole de l’opéra bastille, j’ai bien fini par la choper ma grippe A, depuis le temps qu’ils en parlent à la télé. Fallait bien, avec toute ma bande de généreux donateurs ! Je l’ai repéré le petit salopiot ! Pas plus de 95 centimètres, une usine bactériologique ambulante que même Ben Laden n’aurait pas réfuté. Et sa mère qui ne m’a même pas payé les soins…
Faut les comprendre aussi ces gamines. Vingt-cinq ans aux fraises, plus de lascar buveur-frappeur dans le studio, un tatouage bon-marché vaguement sexy et dégoulinant sur la fesse gauche, un job à la con à la mairie de Pampelune rayon dame-pipi, et un mioche qui soudainement, contre toute attente, se met à baver en jets sur la moquette des glaires fluorescents, genre l’Exorciste. Les honoraires du kiné, dans le contexte, c’est portion congrue et la cinquième roue du carabosse…
J’adore être pris pour un con. J’en fais presque un challenge. C’est un luxe esthétique que seul l’âge permet. C’est à celle ou à celui qui m’y prendra le plus, question de statistiques personnelles. Y’a de la concurrence…
De plus, j’ai été marié et j’ai eu une belle-mère. J’ai donc une certaine bouteille…
Ceci dit, escrocs des laboratoires, leur alcool antibactériens vendu au prix de l’once d’or, c’est de la pisse d’âne pour gogos à plumer. Et être plumé, j’en sais un brin, vu que je suis kiné…
Et l’autre, le « premier bilan », qui te darde le carafon genre corne de brume, et te fixe roide comme un majordome pour savoir si l’on a VRAIMENT déjà eu un cas comme le sien ?
Une enseignante, bien sûr. Non, madame, en vingt-deux ans de carrière, un cas si atypique, si complexe, si passionnant, si bouleversant que le vôtre, c’est la première fois ! Une entorse de cheville, pensez-donc…
Et dire con n’est que mardi…
J’aime pas novembre en Seine-et-Marne. C’est tristounet. Ca sent la betterave encore glauque. Ni froid ni chaud, le temps, juste un truc inconfortable. Un soleil mou. Une pluie encore tiède. Le choriza n’est pas encore dans les pognes, les mains que l’on serre ne sont ni sèches ni humides, juste un brin douteuses. Les femmes vêtues ne sont ni courtes ni longues, juste un brin douteuses. Fallait être un brin dépressif ou avoir un brin à se faire pardonner pour inventer une saison pareille, à ce point interlope…
Pas de vacances à l’horizon. Traversée du désert. Remarque, avec ce que nous ont laissé la taxe d’habitation, le tiers provisionnel, les impôts fonciers, la CARPIMKO, la taxe professionnelle, l’horizon de fin d’année, il est plutôt du genre bouché…
Tiens, la taxe professionnelle ? Nicolaï ne devait pas l’enlever ? Non non, pas pour les professions libérales. Il a raison le Nicolaï, nous autres, les libéraux, on n’est que des salauds de profiteurs du système, des chancres mous greffés comme parasites sur les budgets d’Etat.
Heureusement que Van Requiem veille au grain…
Vingt-deux ans de carrière. Je me dis que dans le style « bons et loyaux services » c’est bien déjà, non ? Non pas que je réclame ma petite médaille, mais je ferais bien un truc un peu plus fun pour atterrir en douceur vers le repos du guerrier. Genre plombonaute ou chasseur de diplodocus, bref, un truc enfin un peu sérieux…
Je marchais sur la plage pellucide, l’esprit en proie aux tourments d’amour, un amour sans visage et sans voix (la beauté est toujours lointaine) mais un amour tout de même. Le sel de Guérande fouettait mes déjà vieilles cicatrices de puceau boutonneux. La vie, devant moi, déroulait son tapis rouge sang et ses désirs carmins. Il me semblait alors que chaque jour était un nouveau jour et que les dés du destin s’en trouveraient infiniment jetés. L’inconnue, et son voile de mystères éthérés, pouvaient surgir de toutes parts. J’avais vingt ans…
Puis la vie, nue et sans fard, telle qu’en elle-même, est venue me tapoter amicalement l’épaule : « Vous avez déjà eu, VRAIMENT, un cas comme le mien ? ».
J’ai du louper un virage. Faut vraiment que je reprenne la feuille de route…

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T’inquiete pas j’ai les memes dans mon cabinet depuis 26 ans,une petite tranche de vie en quelque sorte ! Mais ça donne rudement envie de vacances parfois…
J’adore.