Peut-être, tout comme nous, avez-vous reçu ces derniers jours le petit opuscule de la sécurité sociale nommé « Lettre d’information aux kinésithérapeutes » ? Une feuille de chou à l’allure inoffensive, anodine, pimpante et presque sympathique à l’œil. Un simple recto-verso sur papier recyclé (prémices de ce que nous serons bientôt nous-mêmes ?) mais qui, l’air de ne pas y toucher, signe notre arrêt de mort et en dit long sur le devenir de la profession et le sort que nous réservent les Banquiers de Bercy. En tous les cas, bien plus long que les discours lyophilisés et les déclarations policés de monsieur Frédéric Van de Roekeghem – actuel percepteur en chef de l’UNCAM (Union Nationale des Caisses d’Assurance Maladie).
Sur ce document officiel, les (mal)intentions de fond percent comme acné au front d’un jouvenceau.
Morceaux choisis
« Pour les actes en série, des référentiels vont déterminer, par pathologie, le nombre d’actes en deçà duquel l’entente préalable n’est pas nécessaire. Cinq référentiels ont déjà été élaborés. À terme, de tels référentiels concerneront la plus part des actes de rééducation ».
Il apparaît très nettement que, question « référentiels », le Rottekeghemweiler n’a pas du tout l’intention de lâcher prise ni d’en rester là. Les cinq premiers (référentiels), dans son esprit anthrokinophage, ne furent qu’un amuse-gueule, osselets de paramédicaux à gober. Le plat de résistance – l’osso-buco à l’os de kinés – est à suivre, que l’on nous assure copieux et sanguinolant à souhait.
Nous imaginons volontiers – et d’autant plus aisément que cela est écrit noir sur blanc – que, tôt ou tard, c’est l’ensemble de notre « champ de compétence » qui passera par les mandibules acérées de la médecine comptable. La PTH ou l’entorse de cheville n’ont été qu’un ballon d’essai afin de bien vérifier la manœuvrabilité de la profession et l’impuissance de ses syndicats à la défendre ou à « mobiliser » qui ou quoi que ce soit, à commencer par eux-mêmes.
Sur ce plan, le test est particulièrement probant : pas une mouche n’a décollé du tarmac contestataire. Juste l’habituel bêlement de l’ovin qu’on mène à l’équarrissoir…
Le point d’orgue de ces « référentiels » fut lorsque l’on ratifia le « zéro séance pour l’opération du canal carpien » et que les historiens de la HAS l’acquiesceront avec zèle et grandiloquence pour n’avoir pas « trouvé dans la littérature une quelconque documentation qui s’y oppose »…
Étonnement, personne n’est mort de rire dans les travées syndicales…
Ceci étant, espérer de la HAS (Haute Autorité de la Santé) et de sa cohorte de scientistes-déontologues de la Médecine qu’ils apportent en ce dossier un minimum de bon-sens, de solidarité, ou juste d’objectivité scientifique, était un brin ingénu. Accorder à cette structure hautement vassalisée une quelconque autonomie face à l’État, est un vœux pieux. Cette émancipation des oukases gouvernementaux n’existe plus de long-feu, outre que dans ses textes fondateurs.
La HAS est la caution « morale » des Banquiers de Bercy, une entreprise philanthropique dévoyée de sa fonction première. Il ne faut attendre d’elle aucun jugement de valeur « éthique », juste des jugements de valeur « pécuniaires ».
Nous pouvons donc supposer que, dans les mois à venir, la « Sclérose en plaques » ou la « lombalgie » et tant d’autres aspects de notre activité quotidienne, feront les frais de « référentiels » purement comptables, donc par principe peu sincères, car aliénés à « l’obligation de résultat financier » de Frédéric.
L’assise technologique, pour ne pas dire technocratique, de ces « référentiels » – qu’on se le dise une fois pour toutes ! – n’est en aucun cas liée de près ou de loin à une quelconque réalité de terrain ou à une vérité soignante, mais à celles des budgets d’État.
Le « forfait soins »
Au delà de ces (trente) tickets, vos soins ne sont plus valables 
À l’instar de nos factures EDF qui ont su inventer cette petite perle de la fiscalité qu’est « la TVA sur la TVA », l’UNCAM a développé le « référentiel sur le référentiel ».
« Vous avez dorénavant à formuler une demande d’entente préalable uniquement si la prescription initiale dépasse 30 séances, si le prolongement du traitement conduit à dépasser 30 séances ou si votre patient a bénéficié de plus de 30 séance de masso-kinésithérapie au cours des douze derniers mois, tous actes confondus ».
Ce passage, évidemment, retient toute notre attention, car – en traduction littérale – il ne s’agit plus pour le patient d’un nombre de séances annuelles par pathologie (ce qui, en soi, peut encore trouver vague écho raisonnable et statistique en terme de soins comparés) mais d’un « forfait soins » qu’importent le nombre et le type de pathologies.
En d’autres termes, il ne sera donc plus du tout raisonnable pour nos concitoyens de se faire opérer d’une PTG (prothèse totale de genou) l’année où ils auront également souhaité se faire joyeusement une lombo-sciatique paralysante en soulevant des sacs de ciment. Car – les grands fous ! – s’ils vaporisent d’entrée leur « forfait soins » et dévorent tous leurs « tickets médicaux » pour une guibole, ils pourront alors toujours courir (s’il le peuvent encore et à condition qu’il n’y ait pas de complications non prises en charge par les référentiels) pour recouvrir leur droit élémentaire à se voir soulager du dos, même si le kinésithérapeute – devenu pour le coup ténor du barreau – défend âprement leur cause aux créneaux des Caisses.
Nous comprenons bien tout le danger qui couve sous la braise et combien ces quelques mots – lâchés de manière presque anecdotique – sont en réalité un brûlot de mauvaises intentions et la porte que l’on ouvre (innocemment ?) à tous les dérapages d’État.
Nous comprenons également qu’il n’y a rien de raisonnable en ce mode de calcul, ni aucune volonté de justice sociale (pourquoi un patient devrait-il pâtir d’avoir eu deux traumatismes différents dans l’année ?) mais que seule « l’ économie de marché » dicte sa loi à l’UNCAM.
Nous restons tout de même stupéfaits que les syndicats laissent passer au travers de leurs mailles critiques ce genre de sacrées grosses coquilles…
Le « patient contrôleur »
« Vous n’avez pas à comptabiliser les séances prescrites à votre patient : si le renouvellement d’une prescription ou le cumul de plusieurs prescriptions porte à plus de 25 le nombre de séances cumulées sur un an pour un même patient, le cumul est calculé automatiquement par l’Assurance Maladie, qui informe directement le patient. C’est alors ce dernier qui vous signalera la nécessité de faire une demande d’entente préalable avant la trentième séance ».
Ce passage est également fort intéressant, tant il indique combien les idéologues de la sécurité sociale piochent de la truffe dans l’auge dogmatique et sont en plein marasme imaginatif.
Il faut dire que le chalenge que leur propose leur employeur – la sécurité sociale – est quelque peu schizophrénique.
Lorsque, d’une part, l’on souhaite ne pas « perdre la main » sur la DEP (Demande d’Entente Préalable) des kinésithérapeutes et que, d’autre part, à grand coup de « Rocky », l’on vitrifie à la bombe à neutron son propre personnel (50% de suppression d’emplois en primo-intention) que donc l’on rend illusoire ou fragmentaire tout contrôle, comment s’en sortir ?
Et c’est là qu’est venue, sans doute très tard dans la nuit et dans l’esprit un brin embrumé d’un quelconque énarque, l’idée lumineuse du « patient contrôleur ». En effet, pourquoi le premier concerné par ses soins n’en serait-il pas également le premier gestionnaire ? CQFD !
L’idée en effet, pour qui observerait le monde en cochon pendu avec un joint d’opiacé dans la narine gauche, semble plus que raisonnable.
Nous attendons donc avec une réelle impatience que nos Halzeimers en stade terminal, bavant et urinant sur tout ce qui bouge, rouant à grands coups de cannes toutes blouses blanches à leur portée, nous indiquent d’une voix limpide et tonitruante que nous approchons de la 25e séance et qu’il serait de bon-usage et socialement déférent de songer à en prévenir monsieur le médecin-conseil.
Également volontiers, nous imaginons les AT incurables (presque un néologisme s’ils sont issus de la Fonction Publique, et à plus forte raison de la SNCF ou de la RATP), sans parler des patients atteints de nomadisme médical chronique (car ingérables, virées de tous les cabinets à grands coups de pied au derche, ou simplement flâneurs curieux venus renifler l’odeur de nos crèmes) nous informer flegmatiquement qu’ils ont déjà limé jusqu’à la corde leur « forfait soins » avant que de venir nous voir.
Et quoi dire de nos amis portugais de la première génération qui, après vingt ans, nous demandent encore de remplir leurs chèques, car ils ne « parlent pas encore bien la France » ? J’anticipe avec un malin plaisir le sort qu’ils réserveront au premier bordereau récapitulatif de la sécurité sociale…
La Sécu « gèrera tout » assure-t-elle également dans ce texte. Pour autant, gèrera-t-elle aussi le facteur humain ? À commencer par elle-même ?…
Qu’adviendra-t-il (hypothèse de travail) si un 100% d’obédience quelconque (AT, exonération, ALD, Aide Sociale, CMU, etc.) « oublie » pieusement de nous informer du fait qu’il a d’ores et déjà pulvérisé son « forfait soins » ?
En serons-nous pour nos pieds financiers ? Travaillerons-nous « à l’œil » et hors champ de remboursement pour raison de patient « hors forfait » ? Épongerons-nous de notre sueur bénévole l’incurie gestionnaire de Dame Sécu ?
Cela est plus que probable. Nous sommes en bout de chaîne prédatrice…
Normal…
Là, je crois, que c’est le « passage » qui m’aura fait le plus sourire…
« Pour simplifier ces transmissions (de DEP), une collecte mensuelle de toutes les ordonnances à envoyer à la caisse, par lot, sous enveloppes pré affranchies, peut vous être proposée ».
Déjà, pourquoi « pré affranchir » ce qui fera l’objet d’une « collecte » ? Un petit personnage de la Sécu viendra-t-il jusqu’à nos humbles demeures soignantes pour porter nos pensums réglementaires jusqu’à la boite à lettres, à dix mètres ? Cela dit, merci du dérangement, mais bon…
Ensuite, à l’époque où nous instruisions 100% de DEP (donc 80% de plus qu’aujourd’hui, soit quelques millions annuels) il ne venait à l’idée de personne d’organiser une quelconque « collecte ». À présent, alors que la DEP devient portion congrue de notre labeur administratif, cela s’impose comme une sorte « d’évidence » à UNCAM – avec toute la rationalité de l’ours blanc chantant l’Arlésienne en épluchant des bananes du haut de son baobab fidjien…
* * *
A la lecture de ce petit périodique de la Sécu, une seule idée nous restera en tête : comme Kafka en son temps, nous, les kinés, nous allons dépérir de l’absurde…



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