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La nature a horreur du vide. L’Ordre des kinésithérapeutes, comme le  prophète, est apparu dans un ciel syndical vide de sens et de substance.

Depuis vingt ans, l’imagination était au pourvoir…

Le cahot spirituel entraîne toujours – c’est un fait sociologique constant – l’avènement de nouveaux cul-tes, sa petite cohorte de prédicateurs hallucinés et de lèches cul-te. Sans parler des enculteurs de mouches.

Les païens cotisants, tétanisés par deux décades de traversée de désert syndical, se sont mis à adorer le Veau d’Or-dre.

Il faut dire que Moïse, le guide des petites équipées syndicales, faisait son lourd et tardait à descendre, avec de bonnes nouvelles, du mont Conventionnel. Le larron, bien au chaud dans son Tricostéryl à jetons de présence, prenait son temps pour conter bluettes à Dame UNCAM. Il baguenaudait de-ci de-là, tel le belon chinois cramponné au stylo signataire.

Une crise identitaire profonde frappait alors dans les rangs, déjà bien clairsemés, des tribus dites « représentatives ». Tribus qui, au fond, ne représentaient plus qu’elles-mêmes.

Moïse (qui n’était pas la moitié d’un œuf) comprit que, cette fois, il ne s’en tirerait plus par une pirouette épistolaire ou par quelques fadaises populistes. Afin de ne pas redescendre les sacoches vides, de redynamiser une foi contestataire un poil flageolante et de faire revenir dans la Bergeaurie les brebis cotisantes, il devenait donc urgent de sortir presto un lapin du chapeau. Par un éclair de génie, il fit donc graver les tables de la Loi. L’idée l’Ordre était née !

Les conte$ de Pergeau

Pour certains, de vocation syndicale sincère, l’Ordre serait la Pax Romana, une manière d’en finir avec les luttes fratricides FFMKR/SNOK, profondément dévastatrices, depuis des lustres, pour la profession. Une sorte d’union sacrée (un Union qui ne ferait pas pleurer, cette fois), de concept polarisant, où les ego claniques se désagrégeraient dans un grand tout qui les dépasse. Un peu comme, en son temps, l’idée de l’Europe pour le chancelier Kohl, et une Allemagne qu’il savait hégémonique envahissante, toujours prête à dégorger de ses frontières, si l’on ne sait lui offrir suffisamment d’espace pour égailler sa joie teutonne.

L’on y voyait aussi – sans doute – une sorte de vitrine honorifique pour la profession, partant du présupposé (pas tout à fait infondé) que tous les grands corps de métiers (avocats, architectes, médecins, etc.) présentent, dans leur grand ensemble, un Ordre (dont – pour la petite histoire – un nombre non négligeable finit de manière récurrente en correctionnel, pour corruption et détournement de fonds).

Mais, c’était oublier un peu vite qu’on a un Ordre, car on est une profession adulte. On ne devient pas adulte, parce qu’on a un Ordre. La profession, de toutes évidences, n’était pas suffisamment adulte pour avoir un Ordre adulte.

Pour d’autres – ceux justement à l’ego hypertrophié – l’Ordre serait un nouveau terrain de « je », plus vaste et plus puissant, répondant davantage à leurs besoins d’albatros, que des ailes de géants empêchent de marcher sur leurs frêles esquifs syndicaux.

De fait, éminemment commode et non négligeable, il ne devenait plus utile, dès lors, de faire la danse du ventre ni son numéro de claquettes syndicales pour attirer à soi le chaland cotisant puisque, avec l’Ordre, la cotisation devenait de facto obligatoire. On aurait donc – enfin ! – les moyens de sa politique, à défaut de la politique de ses moyens…

Bref, dans les centrales, du candide au calculateur, du coupeur de citron au vieux goupil dont les canines rayent les beaux parquets d’époque de la rue Réaumur, tout le monde y trouvait son conte, ou son compte, moral pour les premiers, sonnant et trébuchant pour les autres. La messe était dite, à l’avenir, l’on déposerait donc son petit missel syndical dans le jardin ordinal.

Pour autant, au-delà de cette belle ovation d’ensemble, personne n’a su anticiper que l’Ordre, devenu adulte (tout du moins de « taille adulte », car « adulte », nous ne pensons pas qu’il le sera un jour), ne répondrait nullement aux attentes escomptées, ni qu’il ferait un bras d’honneur à sa petite assemblée génitrice. 

C’était une erreur de taille. L’Ordre, très rapidement, s’est mis à « rouler » pour lui et pour sa propre gamelle.

Gamelles qu’il ne fit, par ailleurs, qu’enchaîner :

Avènement au forceps, instauration à grands coups de pompe, d’une poignée de prélats issus des centrales dites « représentatives », dans le cul-te d’une profession qui, dans sa très grande majorité, l’honnit. Esprit consultatif, négociations, démocratie, s’abstenir, bien sûr. Bon sang ne saurait trahir, les Ordres ne relèvent-ils pas des derniers relents d’une loi vichyste ?

Cotisation honteuse. De loin la plus humiliante (pour l’Ordre) du corps para et médical, car tellement significative de sa vénalité ambiante.

Cinq années d’une gestation éléphantesque pour accoucher d’une souris famélique, le Code de Déconologie, pamphlet superfétatoire, conspué unanimement, car truffé de lieux communs que tout professionnel un brin sensé, de longs feux, s’avait appliquer d’instinct, sans qu’on ait à lui expliquer où il doit lever la patte.

Conflit fratricide et sans fin avec le monde salarié. Un antagonisme contre nature, tombé de nulle part, et dont nul – ni surtout pas la profession – n’avait besoin.

Procès malencontreux contre les « résistants de Toulouse », les non-inscrits à l’Ordre (ou, à mieux dire, les non-cotisants, puisque « l’argent » était bel et bien la problématique de fond). Vingt martyrs choisis au « presque hasard » pour être fusillés en place de Grève et faire exemple, afin que les foules sonnantes et trébuchantes se tiennent à Carreau. Procédés qui ne furent pas sans rappeler, une fois encore, une certaine ville thermale, que nous évoquions plus haut…

Prise de locaux somptuaires (600 mètres carrés près de la Bourse – plus près de toi Seigneur !) au loyer mensuel prohibitif de 43 500 euros pour le CNO, auxquels viennent s’ajouter, dernièrement (mais en foncier, cette fois), les 200 mètres carrés du XIVe arrondissement pour le CDO de Paris (comme s’il n’était pas possible de lui faire une petite place dans le hangar à diplodo-culs du CNO ?).

Publicité sexiste et dévalorisante pour la profession (Céline sous les abribus), particulièrement envers les femmes de notre métier, comparées indirectement à des péripatéticiennes.

Ratification « déontologique » du principe des référentiels. En vérité, nous ne voyons pas ce qu’il y a de « déontologique » à castrer le libre arbitre des praticiens, à demander l’arbitrage d’une instance financière, type UNCAM (supposée tellement plus morale ?), en partant du présupposé que le kinésithérapeute et son prescripteur sont des délinquants conventionnels patentés et qu’il convient de les « normaliser » à la schlague ?

Saisine du ministère de la Santé en lieu et place des syndicats (sans consultation aucune de ces derniers) pour la création de 50 000 postes d’aides-kinés, larbins sous-payés et corvéables à merci, supposés, à terme, nous remplacer dans le cœur en cochon-tirelire de l’UNCAM, des hôpitaux et des centres de rééducation. Aberration conceptuelle et fossoyage en règle de la profession, sur lesquels nous ne reviendrons pas, tant, à discourir du ridicule, nous nous refusons plus avant.

En finalité, loin d’être la « Pax Romana » ou la vitrine « honorifique » d’une profession, il apparaît donc que l’Ordre, en vérité, s’est avéré n’être qu’un charnier syndical – un de plus – où s’affrontent à l’arme lourde les ego claniques FFMKR/SNOK, l’incompétence débridée – puisqu’à présent sans contrôle aucun – de certains, le désir d’évanescence oligarchique de quelques autres (souvent les mêmes), pour le plus grand obscurantisme – qui n’y voyait pourtant déjà plus grand-chose – d’une profession, déjà genou à terre.

Y a-t-il encore un Pilate dans l’avion ? 

Cette forme de démission des centrales dites « représentatives » (se délester de leurs responsabilités revendicatives sur l’Ordre, vécu comme un « supra-syndicat », n’est-il pas un aveu patent d’impuissance ?) ne se suffisait pas à elle-même : il fallait – afin de définitivement « s’en laver les mains » – trouver un autre concept, plus séduisant encore, afin de justifier de vingt années d’incurie signataires, d’impuissance à savoir mettre un quelconque frein aux blindés meurtriers d’État, ou de ne pas pouvoir obtenir la simple et naturelle préservation de notre pouvoir d’achat.

Car, s’il est un fait incontestable depuis deux décades, c’est que ni FFMKR ni SNOK ne savent emplir leur primo-mission, celle, finalement, pour laquelle ils sont élus : pérenniser à minima le niveau de vie d’une profession.

Moins 23% (à labeur égal) de pouvoir d’achat en onze années (ramenée à vingt-cinq ans, nous chutons sous les 40%). Quoi qu’ils s’en blanchissent incessamment, c’est le triste bilan de la « représentativité » FFMKR/SNOK…

Dans les esprits syndico-effervescents, la « culpabilité » du professionnel lambda envers son destin maudit commença donc à faire son chemin :

L’axiome : « Tu n’es pas réévalué depuis onze ans, car tu ne le mérites pas ! » était né.

Le corollaire de l’axiome : « Tu n’as qu’à te bouger les fesses, devenir plus performant, si tu veux que les choses changent et mériter ta pitance ! » n’allait pas tarder à suivre…

D’ex-membres de notre corporation (car devenus, depuis lors, de courageux physiothérapeutes anglo-saxons fuyant le navire franchouillard « kiné » en perdition), virevoltant comme les gais papillons de nuit autour des feux flagorneurs de la HAS (Haute Autorité de la Santé) ou des sociétés savantes (comme ils aiment à se les baptiser eux-mêmes), se sont faits les champions et les pédagogues de cette théorie imprécatrice et particulièrement offensante à notre égard. D’autant que leur propre vertu, à ces montreurs du nez, est loin d’être établie…

Dans cette brèche salutaire de la grande lessive déculpabilisante, du « c’est pas nous, c’est vous ! » se sont alors engouffrés, en rangs d’UNION, tous les petits Ponce Pilate des corpus syndicaux historiques. La farce était trop belle de pouvoir enfin se dégager de la pesette désastreuse de vingt années protestataires sous bromure.

La stagnation de notre lettre-clé ? La faute à votre incurie !

La rebuffade de notre statut social ? Du fait de votre incompétence !

Le gel absolu de tous dossiers traitant un tant soit peu de notre émancipation ? Idoine !… 

Dès lors, il devint bien plus confortable de stigmatiser le professionnel, son incapacité à se mobiliser, à travailler autrement que comme un pourceau, d’avantage que d’introspecter un réseau syndical d’une incompétence deux fois décennale.

La kinésithérapie de deux mains

Elle sera cérébrale, ou ne sera pas – dixit.

Nous allons, par un glissement subtil des mentalités ambiantes, passer de l’état de « travailleurs manuels » à celui « d’intellectuels à vocation manuelle ».

C’est fin, très fin, çà se mange sans faim…

De ces personnes, nous ne remettons pas forcément en cause la sincérité (les chemins de l’enfer ne sont-ils pas pavés de bonnes intentions ?) mais la clairvoyance, proche du cyclope amblyope qui aurait chopé la cataracte. Nous avons également conscience que certains ont tout intérêt à pérenniser un système – aussi préjudiciable soit-il – afin de conserver leurs petits postes commissionnés et honorifiques. Il ne faut certainement pas s’attendre à ce qu’ils bouleversent, dans un vent de folie suicidaire, une donne qui leur sert la soupe courtisane et cotisante.

Gens d’élite, sans doute un brin amignonnés dans leurs ego superlatifs par les parfums entêtants de l’auto satisfecit, de « l’entre soi », celles des castes ou de l’ascenseur social, ils en oublient peu à peu leur extraction roturière paramédicale pour se penser au-delà de la nasse plébéienne, en joyeux paladins éthérés de la bonne parole.  

On ne parle plus – oh ! Le vil mot qui fleure bon la fange suante et usinant ! – d’argent et de revalorisation pour une profession exsangue, affamée par onze années de disette, mais de cabrioles spirituelles, d’intellectualisme suranné, vers un hypothétique « ailleurs » où le kinésithérapeute serait un petit Einstein paramédical BAC + 8 payé au salaire de laborantin BEPC. C’est « l’absolu » à la portée des caniches…

Bien entendu, dans cet univers d’idéocratie ploutocrate, l’on ne pense plus à la « plèbe ». Car, on est tant isolé, missionné, cautionné, rémunéré, auréolé, jetonisé, champagnisé, d’une commission à l’autre, que l’on n’a plus attache aucune, autre que conceptuelle et éthérée, avec la crème à masser, le patient pustuleux, les contraintes budgétaires d’un cabinet au bord de l’asphyxie, ou le salaire de mendigot d’un kiné hospitalier.

L’on vit dans sa tour d’ivoire doctrinale, gommant les réalités de terrain ; ces milliers de femmes et d’hommes qui se battent, au jour le jour, ne sachant plus que faire pour « fournir » encore, afin d’offrir à leur famille, à leurs enfants, un avenir décent, un cadre de vie agréable, des vacances respectables – juste retour de leur labeur ingrat aux heures interminables – sans devoir galvauder leur morale soignante et saccager en leur for intérieur – forcément en dégoût, tout du moins en conflit – leur probité soignante, pour y parvenir.

Car – et c’est bien cela qui nous est le plus pénible – dans cet appauvrissement progressif de notre vertu soignante, orchestré par un UNCAM soucieux d’économies budgétaires (attitude presque excusable en cette période de récession) et par la pusillanimité revendicative – afin de sauver leurs séants signataires et de rester les mignonnettes d’État – de nos deux syndicats dits « représentatifs » (ce qui, excusable, ne l’est plus du tout), c’est que ces consortiums d’intérêts éminemment privés, d’AGA, de formations continues, de mètres carrés parisiens, de donneurs d’ordres qui gagnent leur vie sur la bête cotisante sans n’avoir plus à toucher à un malade, ont altéré notre foi en nous-mêmes et en notre métier, faisant de nous, au quotidien, des délinquants conventionnels, pour espérer « s’en sortir ».

Nombreux sont ceux, parmi nous, qui, après dix ou vingt années de carrière respectable et morale au service de leurs patients, n’éprouvent plus aucune fierté, aujourd’hui, à aller au turbin et à devoir « abattre », comme bovins à l’abattoir, 25 patients/jour afin de pouvoir payer ric-rac leur EDF ou leur cotisation ordinale.

Mais, quel choix autre, à part celui de rester « vertueux » mais pauvre, et de devoir fermer son officine ?

Ventre affamé n’a pas d’oseille. Ordre ou sans Ordre, le fondement déontologique, en chacun de nous, se fissure, car par trop éloigné de nos réalités professionnelles.

Il se trouve toujours, bien sûr, d’un forum à l’autre, des pénitents de la première heure, des petites lavandières qui lavent plus blanc que blanc, pour donner leçon et nous expliquer que « nous gagnons bien notre vie, et que c’est honteux de se plaindre, même à 15 euros de la demi-heure ! ». L’on en rencontre même, de ces buandières vertueuses, défroquant sans vergogne notre déterminisme aux orties, pour légitimer des référentiels en tant « qu’outil statistique moral », en oubliant pieusement qu’une morale, nous autres, nous en avons peut-être une aussi…

Pour autant, nous doutons fortement que la vertu, à se vouloir à ce point rédemptrice et démonstrative, ne soit pas sœur du désir d’auto flagellation, ni que ces blancs cœurs, à vouloir toujours nous attirer vers le SMIC, n’aient pas davantage à voir avec l’épiscopat et la recherche du petit Jésus qu’avec le professionnel lucide. Ils pensent, sans doute, que de gagner soi-même une misère, ne pas être rémunéré à sa juste valeur, soignera mieux le patient ou empêchera l’Afrique de sombrer dans la famine et le Sida.

C’est ce que Stefan Zweig appelait la « pitié dangereuse ». Dangereuse surtout pour les autres, en vérité…

Pour la plus part d’entres-nous – nous voulons dire les thérapeutes en liens avec les réalités économiques d’un métier en perdition – en ce marasme des peintures du cabinet qui se défraîchissent, de l’appareil d’electro en panne qu’on ne peut plus remplacer faute de moyens, des patients en batterie comme poules pondeuses, l’Ordre, en notre morale malmenée, nous fait l’effet d’un cautère sur une jambe de bois. D’autant qu’il se pavane, lui, sans état d’âme, dans un luxe ostentatoire et plutôt malsain envers l’indigence exponentielle de la profession. Indigence dont tout démontre qu’il n’a cure…

En ce contexte délétère, cet Ordre, loin d’être vécu alors comme une planche de salut éthique, est conçu par (presque) tous comme un racket additionnel, une « danseuse » syndicale, un colifichet qui ne veut rien dire ni qui ne peut rien pour personne, si ce n’est alourdir toujours plus nos charges.

« Ici et maintenant »

Il ne faut pas lâcher la proie pour l’ombre.

L’avenir « représentatif » d’un syndicat (pour autant, qu’avenir, il en subsiste un) ne saurait donc s’entendre – s’il veut rester en phase avec les problématiques quotidiennes de la profession – dans son unique adoration envers un Ordre gourou (confiteor d’opérette dont tout le monde se fout) ni dans celui de parier sans cesse sur la transmutation à venir du métier, LMD, EPP, aides-kinés, etc. (dont tout le monde se fout également), afin de « mériter » un jour notre sale air.

Notre sale air, nous le respirons à pleins poumons au jour le jour, chaque matin en tournant la clé dans la serrure de nos cabinets. Nous n’allons pas faire de l’apnée durant une olympiade, car on nous promet – postulat de travail s’il en est – qu’un jour il sera moins nauséabond ! 

Il est surprenant, d’ailleurs, de voir combien nos représentants électifs semblent aimer si peu la kinésithérapie d’aujourd’hui, une profession pourtant d’extraction plus que canonique (1949) et issue de l’enseignement (dont ils n’ont pas à rougir) de nos maîtres, qu’il convient de toujours souhaiter la transfigurer en autre chose, un bidule plus alambiqué, plus clinquant – pour fuir, en quelque sorte, notre situation présente, vers les prairies aseptisées du « petit toubib » où l’herbe est supposée plus verte. Cette « lubie rédemptrice » est si prégnante qu’elle occupe à présent tout l’espace médiatique syndical, à défaut de le focaliser sur les tourments « de l’instant », c’est-à-dire sur une non-revalorisation devenue chronique, et particulièrement meurtrière.

Aimer sa profession c’est, avant tout, l’aimer « ici et maintenant », et de savoir la préserver en l’État. Non pas de la conspuer sans cesse en vertu de ce qu’elle deviendra – peut-être ? – un jour.

Plaidoyer pour une profession « manuelle et paramédicale »

Loin de vouloir castrer les élans novateurs des « beaux esprits », nous voudrions juste les recentrer en un débat pragmatique, afin que les encéphales en montgolfières perdent un peu de ce bel hélium qui les entraînent si haut, si loin de nous et de notre réalité usinant, pour un peu plus de terreau à bestiaux, celui du plancher des vaches où nous croupissons, spectateurs impuissants de leurs valses aériennes, et totalement vaines en tangibilité de tiroir-caisse.

Bien sûr, se projeter dans l’avenir, anticiper, inventer, fait partie du réseau créatif et prophylactique indispensable à l’adaptation d’un métier à une société en perpétuel mouvement. Pour autant, cela ne doit pas occulter ni faire oublier le présent, l’indigence de nos rémunérations, la difficulté journalière de tout un chacun à savoir rester encore un praticien « scrupuleux » face une crise financière et identitaire sans précédent, en troc d’idéogrammes prophétiques – véritables miroirs aux alouettes – pour un lendemain plus que chimérique.

A quoi cela servira-t-il de devenir tous des « docteurs en kinésithérapie » si, faute d’être correctement rétribués, il n’y a plus de vocations étudiantes, de cabinets de ville économiquement viables, et que l’on ne rencontrera plus dans les hôpitaux, les cliniques, les centres de rééducation, que des marchothérapeutes aides-kinés payés au lance-pierre où des petits Jésus aimant à se mortifier au sale air de crève-la-faim ?

Personnellement, je préfère être un manu aisé qu’un intellectuel pauvre. Et, en ce qui concerne la « condition sociale » et son petit apparat d’auto satisfecit pour soirées mondaines, croyez bien que sous le soleil des tropiques, un planteur à la main, j’oublie assez vite mon extraction roturière.

Plus de la moitié des avocats de la région parisienne vivent sous le SMIC. Je pense – vu de la Martinique où ils n’iront jamais – que cela leur fait une belle jambe de savoir qu’on les appelle « maître »…

Dans l’immédiat, à phosphorer ainsi à vide, à toujours détourner la problématique de sa véritable essence, la seule chose de concret que nous ayons obtenu, en deux décennies, c’est de transformer le vil plomb en Or-dre, une babiole parfaitement inopérante et particulièrement dispendieuse. Une verrue, en vérité, à la face déjà grimaçante de notre chiffre d’affaires.

Car, pour le reste, en onze ans de bilan syndical, c’est plutôt…

… la tête à Toto.

11 réponses à to “Il ne faut pas prendre les messies pour des lanternes…”

  • KAGB dit :

    Bravo Pollux
    Une chose me surpend toujours :
    -Un ventre affamé ne cesse de râler pour en devenir insupportable jusqu’à agir pour le substanter
    -Une profession étouffée, martyrisée, victime d’un génocide honteux et programmé ne bouge pas, pourquoi ?
    Je m’interroge sans cesse sur ce paradoxe, car la moindre usine, la moindre société, administration aurait mis à moins que cela le tablier au clou et les pavés dans les vitrines…
    Où est notre dignité ?

  • gourgues dit :

    Je partage le constat de KAGB. Mais quitte à me répéter,les MK sont très largement *désinformés* ,on leur ment depuis longtemps sur la réalité, l’acuité,et la récurrence de nos problèmes.

    C’est,sans doute, un moyen pour nos “responsables” d’occulter leurs erreurs stratégiques,leur incurie. La critique est aisée,j’en conviens dans cette situation si complexe.
    Même si nos confrères ne font pas beaucoup d’efforts. Il s’avère,donc, extrêmement difficile de les motiver à fortiori de les mobiliser massivement.

    Les sites, blogs, forums,etc,marginaux(ce n’est pas péjoratif)n’ont pas la puissance de diffusion et d’information,ou ne s’en donnent pas les moyens.
    Mais la situation me paraît tellement grave qu’il y a peut être du gain à moudre sur cette piste d’action.

  • Pollux dit :

    C’est effectivement là le problème, gourgues, la diffusion…

    Les sites, blogs, autres que syndicaux ou commerciaux, n’ont pas de ressources et en sont même souvent de leur poche (ce qui est notre cas). Difficile donc, dans ces conditions, de lutter contre le rouleau-compresseur de la désinformation syndicale et ordinale.

    Ce n’est pas Nicolaï 1er qui nous contradira : qui détient les rennes de l’information détient la vérité…

    A peine 10 à 20% de la profession surfent sur le Net en quête d’informations. Seul le support papier peut donc atteindre les autres. Mais, feuilles de choux + enveloppes + timbres + diffusion vers 40 000 adresses, je ne te dis pas le coût ni la main-d’oeuvre!

  • kagb dit :

    Est-on voué alors à attendre l’avènement d’un “médiapart” papier pour nous sortir de l’ornière ?
    ou alors prendre la place de NicolaÏ 1er pour avoir les rennes de l’information ?
    Cela me semble très difficile dans ce cas d’attendre un changement dans notre profession, non ?

  • Pollux dit :

    C’est effectivement le côté désespérant de l’affaire… :-)

  • raph dit :

    encore une fois bravo Pollux !

  • cyrano dit :

    Un de tes meilleurs papiers, Pollux, pas de doute y a tout là dedans! Et bravo de prendre en compte avec autant de clairvoyance les destinées des deux mondes (libéral et salarié) sans privilégier l’un d’eux…
    Dans ta réponse à Gourgues tu estimes à 10-15 p.cent la proportion des MK qui assouvissent leur curiosité (politique ou professionnelle) sur le net. Sommes-nous si arriérés ? Ceci ne cadre pas avec le déclin de la presse papier (que je n’ai jamais beaucoup pratiquée, mea culpa, tout quinqua que je sois) ni avec celui de la poste (que je n’utilise quasiment plus, mea culpa ô combien, malgré mon grand respect pour les mots écrits). Je n’ai jamais reçu des ubus que quelques injonctions de payer, dont une seule en AR. Pas de propagande papier régulière.

  • Christine dit :

    Je suis d’accord,notre pollux est au sommet de sa forme avant les vacances!
    Quant à la diffusion ,tres problématique en effet,internet prend du temps et peu d’argebnt, nous qui sommes tous bénévols mais la diffusion reste restreinte je suis d’accord avec Michel
    Mais faire partirun publipostage sur 50000 libéraux a un cout exorbitant,on n’en a en effet pas les moyens.
    Reste les textos,que nous avons testé avec l’opération”Kinés mains libres”,l’avenir est peut etre là,mais seulement pour des messages courts.

  • marco dit :

    nous sommes informatisés au moins a 90% dans la profession
    l’ordre connait notre courriel.
    il est facile de les regrouper en listing
    pourquoi ne pas commniquer avec la profession par ce moyen,rapide,economique.
    pourquoi ne pas s’organiser autour de ce systeme qui va directement au coeur des cabinets??

  • gourgues dit :

    Oui Christine et Marco.Il y a peu de chances que les syndicats historiques fassent cette démarche,et l’ordre non plus,du moins les états majors nationaux.Il faut voir, peut être, du coté des organes départementaux qui ont des listings ,et pas toujours la même position que leurs leaders.

  • djef dit :

    oui, et pourquoi pas les URPS de mk?
    asso loi 1901 avec un gros pactole à gérer, elles peuvent mettre en place des système de communication à l’échelon régional. C’est ce que nous allons tenter de faire.

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« Invictus »
Tout le Monde est là ?

Fiche technique :

- Réalisation : Clint Eastwood.
- Scénario : Anthony Peckham, d'après le livre Playing the Enemy: Nelson Mandela and the Game that Made a Nation de John Carlin, traduit sous le titre Déjouer l'ennemi : Nelson Mandela et le jeu qui a sauvé une nation.
- Distribution : Warner Bros.
- Lieu de tournage : Afrique du Sud.
- Dates de sorties :
- Etats-Unis : 11 décembre 2009.
- France : 13 janvier 2010.
- Belgique : 13 janvier 2010.
- Durée : 02h12min
- Distribution : Morgan Freeman (Mandela), Matt Damon (François Pienaar).

Synopsis :

Fin des années 1990. Mandela, président de la République d’Afrique du Sud, ne sait plus comment taire les remous raciaux qui opposent, avec une égale violence, les deux communautés – noire et blanche – de son pays. Les noirs, après des décennies d’humiliation, de brutalité et d’injustice sociale, sont attirés par les muses de la vengeance. Les blancs, très minoritaires, sont effrayés par le renversement des rapports de force, et s’enferment dans une ghettoïsation ultraréactive. À tout moment, le pays peut basculer dans une guerre civile sanglante, mettant définitivement un terme à des années de lutte pacifique de Mandela contre l’apartheid.

Les noirs glorifient le football et exècrent le rugby, sport national de « l’oppresseur blanc ». Vint alors, à Mandela, le projet « fou » de réunir l’ensemble d’une nation bichrome derrière une seule couleur, celle du drapeau Springbok, et un seul objectif, celui de remporter la coupe du monde de rugby, qui se joue, cette année-là, en Afrique du Sud.

Mais, deux écueils - et non des moindres – veulent venir faire achopper ce projet : d’une part, les Springboks sont loin d’être l’équipe de classe internationale que nous connaissons aujourd’hui, et ses chances de remporter le championnat sont quasi-inexistantes, d’autre part, l’hostilité de la population noire à se fédérer derrière ce projet, à saluer et à soutenir une équipe, longtemps symbole du Pouvoir blanc, est presque insurmontable.

La rencontre entre deux hommes, Mandela et François Pinard, le capitaine « blanc » de l’équipe des Springboks, sera déterminante et fera basculer l’Histoire…

Notre avis :

Foin de grand discours moralisateur et culpabilisant sur l’apartheid et le Pouvoir blanc de la fin du siècle dernier, ni sur le racisme en l’Afrique du Sud. Pas d’images-chocs sur la misère (réelle) des taudis noirs de Soweto, ni sur la violence (non moins réelle) d’un système boer (en grande partie issue de la colonisation néerlandaise) hautement ségrégationniste.

Ce film n’est pas là pour régler les comptes.
Juste une démonstration, pudique et sobre, sur la manière dont deux hommes avec une vision commune – celle de l’Universalité des droits – vont bousculer l’Histoire.

Mandela, en raison de ses idées politiques, a été enfermé durant vingt-sept ans dans une geôle de moins de dix mètres carrés et condamné aux travaux forcés par un Pouvoir qui avait érigé en système moral et économique la suprématie d’une race sur une autre.

À sa sortie de prison en 1990 (sous la pression et l’embargo politique internationale contre l’État ségrégationniste de Pretoria) Mandela, loin de vouloir se venger de ces « visages pâles » qui lui ont volé - pour des idées - presque trois décennies de son existence, ni ne souhaitant davantage devenir l’icône naturel d’un mouvement noir enclin à la violence envers l’oppresseur, prône le pardon et la réconciliation de toute une Nation.

Nelson Mandela est sorti de son enfer carcéral et de son état de disgrâce, pour entrer, directement, en État de grâce, un de ces pouvoirs d’élévation de la conscience, à la Soljenitsyne ou à la Gandhi (qui fit ses premières armes d’humaniste – peu de gens s’en souviennent – en tant qu’avocat de la minorité indienne, également persécutée en Afrique du Sud), à laquelle bien peu d’hommes, qui hantent pourtant nos manuels d’Histoire, ont accès.

Morgan Freeman, plus Mandela que nature, éclaire l’écran de sa sobriété. Inspiré, investi, emprunt de modestie, nous sentons, à l’évidence, qu’il s’agit là, pour lui, du rôle d’une vie.

Matt Damon sonne juste et simple, comme toujours, en plus d’être beau gosse à vous filer des complexes.

Clint Eastwood (le réalisateur) nous offre un pur joyau. L’un des rares films qu’il nous a été donné de vouloir revisionner dès le générique de fin.

Les racistes ou les antiracistes n’y trouveront pas leur compte, dans cette oeuvre. Pas d’image de violence, pas de plaidoyer, ni discours lénifiants, encore moins d’apologies philanthropiques. L’homme des bois de l’Est nous conte, tant dans l’esprit (Mandela) que dans le muscle (François Pienaar), l’aventure d'humains « virils », dans le meilleur sens du terme. Des hommes qui ne se couchent ni en mêlée ni devant les fusils de l’oppresseur, ni – surtout – ne se résignent au fatalisme. Des hommes qui, après s’être tant castagnés, s’embrassent à la fin du match.

D’une image frugale et sans fard, sans guimauve sentimentale hollywoodienne, n’en faisant jamais trop, Eastwood cisèle tant l’Histoire que celle du petit monde du rugby. Et, nous ne pouvons que nous étonner que ce soit à un Nord-Américain (pays où ce sport est quasiment inconnu) qu’il revienne de transcender avec tant de brio le fameux précepte : « le football est un sport de gentlemen pratiqué par des brutes, le rugby un sport de brutes pratiqué par des gentlemen ».

Au terme de ce film, nous ne pouvons pas ne pas nous interroger sur ce dont sont capables les hommes, dès qu’ils cessent d’être moins égotiques, pour savoir unir leurs forces autour d’une même bannière, plutôt que d’en faire des baillons.

Nous ne pensons, évidemment pas, à nos centrales - celles de la kinésithérapie - ni à leurs sempiternelles guerres claniques pour le Pouvoir. Moins encore à la sinistralité d’une profession, à laquelle vingt années d’apartheid syndical l’ont conduit…

Mais, ne désespérons pas, peut-être qu’un Mandela et un François Pinard feront un jour leur apparition dans le firmament de la kinésithérapie ?…

Bio express de Mandela :

Nelson Rolihlahla Mandela – « Madiba », de son nom tribal – est né le 18 juillet 1918 à Mvezo(Est de la province du Cap, Afrique du Sud). Il fut l'un des meneurs historiques de la lutte contre le système politique d'apartheid et président de la République d’Afrique du Sud, de1994 à 1999, à la suite des premières élections nationales non raciales de l'histoire du pays.
Nelson Mandela intègre l'African National Congress (ANC) en 1944, afin de lutter contre la domination politique de la minorité blanche et la ségrégation raciale menée par celle-ci. Devenu avocat, il participe à la lutte non violente contre les lois de l'apartheid, qui commencent à être mises en place par le gouvernement du Parti national afrikaner, arrivé au pouvoir par les urnes en 1948. L'ANC est interdit en 1960, et, la lutte pacifique ne donnant pas de résultats tangibles, Mandela fonde et dirige la branche militaire de l'ANC, Umkhonto we Sizwe, en 1961, qui mène une campagne de sabotage contre des objectifs militaires. Arrêté par le gouvernement sud-africain avec l'appui de la CIA, il est condamné à la prison et aux travaux forcés à perpétuité. Il devient une célébrité bénéficiant d'un soutien international, symbole de la lutte pour l'égalité raciale, notamment après les émeutes de Soweto, en juin 1976.
Après vingt-sept années de prison, Mandela est relâché le 11 février 1990, et soutient la réconciliation et la négociation avec le gouvernement du président Frederik de Klerk. En 1993, il reçoit conjointement avec ce dernier le prix Nobel de la paix pour leurs actions en faveur de la fin de l'apartheid et l'établissement d'une démocratie non raciale dans le pays.
Élu premier président noir d'Afrique du Sud en 1994, il continue avec succès la politique de réconciliation nationale. Après un unique mandat, il se retire de la vie politique active.
Œuvrant depuis contre le sida, qui lui a pris un fils, il est aujourd'hui une personnalité mondialement écoutée au sujet des droits de l'homme.

A la Une
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Télé-irréalité

Plus libidineux que « l’Ile de la tentation », plus énigmatique que « Secret story », plus people que « La ferme des célébrités », avec une fin, à prévoir, aussi rocambolesque et précipitée que « Carré viiip », le PAF nous a concocté notre petite guimauve de l’été, brassant son remugle de bas instincts et caressant le voyeurisme dans le sens du mauvais poil : « L’affaire DSK ».

Sous nos yeux hallucinés, nous découvrons « en live », instant après instant, sous les feux d’une caméra continue (à quand, dans la douche de DSK ?), l’entrechoquement des mondes, celui de notre conscience du réalisme, fracassé par la chute vertigineuse et parfaitement improbable – des sommets d’une future présidence hexagonale aux six mètres carrés d’une geôle outre-Atlantique – d’un homme. Ce n’est plus « Le déclin de l’empire américain », mais bel et bien celui du nôtre, tant cocardier que conceptuel.

La sidération passée (qui, une fois encore, fut, selon nous, davantage celle de la remise en question brutale de notre « échelle du probable » que celle de la possible perversion liée à tout homme), la basse-cour – et, parfois, la très basse-cour – politico-médiatique s’est mis en branle.

Les gens à l’âme grossière et injurieuse, au nom d’un populisme franchouillard du « on nous cache tout, on nous dit rien » furent, et sans surprise, aux créneaux, égaux à eux-mêmes.

Les calculateurs en stratégie politique ne le furent pas moins, qui de se couvrir d’une fausse pudeur de chaste nonne, mais ô combien jubilatoire, qui d’appeler haut et fort (trop haut et trop fort, peut-être, pour être parfaitement sincère ?) au respect de la présomption d’innocence.

Qui, encore – écornant au passage, sans vergogne, la respectabilité, encore de mise à l’heure où nous écrivons ces quelques lignes, de l’un ou de l’autre des deux potentiels bourreaux ou victime – d’en appeler au complot international, à la mise en scène d’une « aventurière », ou, encore, à l’évidente culpabilité d’un « pervers patenté ».

En vérité, la meilleure posture, nous semble-t-il, est de se taire. Car, que savons-nous, factuellement, de la situation ? Un homme français de stature internationale a été incriminé par une jeune femme américaine, employée à l’hôtel Sofitel de New York, d’abus sexuels sur sa personne à l’occasion de son office. Point/barre.

Tout le reste – et ne serait-ce qu’en faire appel à des supputations, des pronostiques, à l’analyse chirurgicale des circonstances, à « l’historique » des protagonistes – est déjà un acte de dénigrement et de diffamation envers l’un ou l’autre des acteurs de cette triste affaire, car il implique un cheminement mental vers une hypothétique conclusion, qui, dans l’instant, échappe pourtant à tous.

La pudeur commande de laisser cheminer, en toute réserve et silence, les rouages policiers et la justice américaine, et de ne tirer de conclusions – si l’on souhaite en tirer – qu’une fois l’écheveau démêlé.

En revanche, face à ce cirque politico-médiatique, cette diarrhée de mots et d’images, ce déballage ordurier des uns sur les autres, ce manque absolu de retenue, il nous semble que les interrogations soulevées – et qui, pour le coup, sont de fond, et laisseront derrières elles, si non-résolues, de lourds stigmates – sont bien ailleurs.

S’il est un fait qui semble relativement établi – mais, sans jamais atteindre à la gravité de ce qu’il lui est actuellement reproché – c’est que DSK est un homme, et depuis fort longtemps, sujet à une sexualité compulsive et « border-line ». Cela semble être de notoriété publique dans le petit monde de la politique et de la presse, et appelle, évidemment, à un certain nombre d’interrogations :

Pourquoi nos brillants journalistes, habituellement si prompts à se présenter en donneurs de leçons, se sont-ils - et dans un bel ensemble – tus depuis toutes ces années ? Était-il acceptable, à leurs yeux, de laisser filer droit vers la présidence de notre beau pays et vers ses plus hautes responsabilités, un homme réputé dans le « sérail » pour son déséquilibre psychique ? Vont-ils – que DSK soit ou non reconnu responsable des faits qui lui sont actuellement reprochés – accepter la part de responsabilité qui est leur, de par leur silence complice, dans le risque potentiel qu’ils laissaient courir – par non-information ou rétention d’information – à toute une nation ? Va-t-on enfin réfléchir à cette regrettable tradition tout hexagonale, « la loi du silence » et « l’omerta » – domaine où la transparence médiatique américaine nous donne la leçon – dès l’instant que l’on touche à une personnalité du Pouvoir, ou pire, à des événements aussi tragiques que le nuage radioactif de Tchernobyl et ses milliers de mors français sub-conséquents, que la presse, inféodée, a pourtant aidé, de concert avec le politique, à s’arrêter à nos frontières ? Que dire, encore, du sang contaminé ? Du laboratoire Serbier ?…

Comment le Parti Socialiste – non moins au fait des perversions de son champion – a-t-il pu soutenir la candidature de DSK pour les présidentielles, et désiré placer à la tête de notre État, un homme à ce point (si l’on en croit les propos) pathologique ? En raison des meilleures chances de victoire qu’il représentait contre Nicolas Sarkozy ? Serait-ce alors, qui motive ce parti, l’obtention du Pouvoir, qu’importe l’individu et le prix de la conscience ?…

Également, même si l’on ne peut décemment pas reprocher à DSK de faire – une dernière fois ? – un « baroud d’honneur » par l’usage de son possible confort et étalage de sa fortune, au travers de « prisons » somptuaires, et qui, pour lui, seront – peut-être ? – l’antichambre de dizaines d’années « au placard », l’on doit légitimement se poser la question d’un Parti Socialiste, et de ses valeurs supposées populaires, qui se rangeait derrière un homme à l’évidence aussi éloigné – de par son mode de vie et sa fortune – de son électorat traditionnel. Là encore, qu’importe l’individu et ses convictions, pourvu qu’il y ait l’ivresse de la victoire ?

Nous aurions également, à l’occasion – si l’on ose dire – de ce fait-divers, aimé voir le pays s’engager dans des débats de fond salutaires, portant, notamment, sur le contraste, qui interpelle, entre la justice américaine et la nôtre, pour – peut-être ? – en tirer quelques leçons réformatrices envers notre poussiéreux système procédurier, qui date de Napoléon.

Nous sommes frappés – mais ce ne sont là que quelques pistes – de voir l’équité du système américain par rapport au nôtre :

Il est clair que « l’étiquette » du justiciable importe peu pour nos amis transatlantiques. Qu’il soit patron du FMI ou simple citoyen, il se retrouve sur un banc de commissariat, coincé entre un voleur d’autoradios et un couple en scène de ménage. Sommes-nous absolument certains qu’il en aurait été ainsi en France ? Que l’affaire DSK n’aurait pas été « étouffée » ou traité de manière « confidentielle », voire, si « confidentielle » qu’il n’y aurait – peut-être ? – plus eu d’affaire du tout ? Question…

Les droits de l’accusation et de la défense américaines sont strictement analogues ; procureurs et avocats se retrouvent, côte à côte, en bas, dans la « corbeille ». Il faut venir dans les tribunaux français pour découvrir un Procureur de la République (donc, l’accusation) haut perché à la droite du Bon-Dieu (le président du tribunal), tandis que l’avocat de la défense croupit avec son client au parterre. Cela implique, d’entrée sur les jurés, un ascendant moral – tout à fait anormal – de la présomption de culpabilité sur la présomption d’innocence, et un rapport de force injuste et déséquilibré au bénéfice de l’inculpation.

L’on donne, dernièrement, de grandes leçons aux Américains sur leur supposé irrespect médiatique de la présomption d’innocence (menottes de DSK, déballage télévisuel, etc.), tandis qu’ici, cette présomption d’innocence n’existe pas même dans nos prétoires…

Une justice américaine où la culture du « plaider coupable », outre sa vertu expiatoire toute anglicane, fait que 80% des inculpations ne vont pas jusqu’au procès, qui sont autant de désencombrement des tribunaux et d’économie pour le contribuable.

Une justice américaine où les peines sont additionnelles – jusqu’à sembler, parfois, confiner à l’absurde, comme de condamner un justiciable à plusieurs centaines d’années d’emprisonnement – mais qui a le grand mérite de reconnaître à chaque individualité, aussi nombreuses soient-elles, son statut de victime, son préjudice, et son droit à réparation, contrairement à la France où les peines « plafonnées » à la nature et non à la quantité de l’acte, renie ce droit.

Bien sûr, la justice américaine, c’est aussi la barbarie d’une peine de mort qui reste encore en application dans certains états. Mais, c’est également la « vraie » perpétuité, qui, contrairement à nous, ne relâche pas dans la nature, après un maximum de vingt-trois années non compressibles, ses délinquants les plus extrêmes et incurables, ouvrant la porte au nombre insupportable de récidives qui défrayent les chroniques. « Fausse perpétuité » à la française qui, au final, entretient de manière regrettable, au sein de notre société, le désir, pour certains, de revenir sur ce formidable acquis, ce pas vers l’humanisme et la grandeur d’un pays à savoir ne pas s’abaisser au niveau de ses bourreaux, qu’est « l’abolition ».

Nous finirons par une dernière remarque, tant la liste ne peut être exhaustive :

Dans ce cirque médiatique et judiciaire (et, cette observation vaut autant pour les États-Unis que pour la France), il apparaît clairement, pour sa défense, qu’il vaut mieux être célèbre et fortuné, qu’issu d’un ghetto misérable et d’une minorité ethnique. Lorsque l’on voit le différentiel des moyens mis en œuvre (stars du barreau, enquêteurs privés, millions distribués à profusion, pour DSK) face à l’indigence d’une simple femme de ménage de couleur, l’on est en droit de se demander si le rapport des forces est vraiment équitable, et si, au final, la « justice » l’est également pour tous ? La phrase de Jean de La Fontaine (sans mauvais jeux de mots) n’est-elle toujours pas, cruellement, d’actualité : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » ?…

A l’heure où vous lirez ces lignes, il est fort probable que nous saurons qui, de l’employée du Sofitel ou du patron du FMI, est la véritable victime de cette affaire, et nous pourrons, alors, faire le compte des positions par trop hâtives et opportunistes de certains, qui en dit davantage sur leur mentalité que sur une vérité non encore connue. Mais, d'ores et déjà, il est une autre victime de ce déballage médiatique éhonté, qui, selon nous, ne fera jamais la Une des journaux ; le droit, pour tout être, à ne pas être diffamé pour ce qu’il n’est pas (ou, pas encore). Bref, le sens moral.

Il y a tant d’autres questions sociétales, que l’affaire DSK soulève, mais nous laisserons la dernière – à nos yeux, la plus fondatrice – au doux et délicieux Jean d’Ormesson, reçu, il y a quelques soirs, dans une émission tardive : « Le Monde est déjà si brutal et si violent. Et si l’on cessait de jeter les gens en pâture aux chiens ? »…